Diplomatie

Ormuz, avoirs gelés, deuil national : à Doha, Washington et Téhéran négocient sans jamais se croiser

Deux jours de pourparlers indirects à Doha ont fait avancer le dossier des fonds gelés, sans trancher le contrôle du détroit d'Ormuz. La suite attendra la fin des funérailles de l'ayatollah Khamenei.

Par Camille Reuter · · 6 min de lecture

Supertanker pétrolier chargé franchissant le détroit d'Ormuz
Un supertanker chargé de brut franchit le détroit d'Ormuz, la voie maritime au cœur des pourparlers américano-iraniens de Doha. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Deux jours durant, les émissaires du Qatar et du Pakistan ont fait la navette entre deux délégations qui ne se sont jamais retrouvées dans la même pièce. À l'issue de ce ballet diplomatique, achevé le 2 juillet à Doha, Washington et Téhéran repartent sans accord sur la question qui conditionne la fragile accalmie du Golfe — le contrôle du détroit d'Ormuz —, tandis que les médiateurs font état de « progrès positifs » et que le pétrole retombe à son plus bas niveau depuis le déclenchement de la guerre, fin février.

Côté américain, l'émissaire spécial Steve Witkoff et Jared Kushner, gendre du président, ont multiplié les entretiens dans la capitale qatarienne, y compris avec l'émir, cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, rapportent The National et Al Jazeera. En face, une délégation technique iranienne conduite par le vice-ministre des affaires étrangères Kazem Gharibabadi ; ni le chef de la diplomatie Abbas Araghchi ni le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf n'ont fait le déplacement.

Six milliards de dollars et un canal de crise

Les négociateurs se sont concentrés sur deux piliers du mémorandum d'Islamabad, ce texte en quatorze points qui a mis fin, le 17 juin, à quatre mois de guerre américano-israélienne contre l'Iran : le trafic commercial dans le détroit d'Ormuz et les contreparties financières promises à Téhéran. Les dossiers les plus lourds — au premier rang desquels le programme nucléaire iranien — ont été renvoyés à des cycles ultérieurs. Une première réunion, consacrée aux violations alléguées du mémorandum, a débouché sur la création d'un canal de communication permanent pour régler les différends ; une seconde a porté sur le déblocage de 6 milliards de dollars d'avoirs iraniens gelés, selon Al Jazeera. The National évoque par ailleurs une possible entente sur quelque 3 milliards de dollars détenus au Qatar, mobilisables via la Banque centrale d'Iran pour des achats humanitaires — un montage que des responsables américains se sont empressés de présenter comme non finalisé.

« Il a été convenu que, sur la base des besoins communiqués par notre pays, les biens requis seraient achetés et mis à la disposition de l'Iran », a déclaré M. Gharibabadi à l'issue du cycle.

Le mémorandum, signé à distance par le président Donald Trump — alors à Versailles, au lendemain du G7 — et son homologue iranien Massoud Pezeshkian, avec le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif pour cosignataire, fixe le cadre que les équipes réunies à Doha tentent désormais de remplir. Ses dispositions principales :

  • l'arrêt immédiat des opérations militaires et une fenêtre de négociation de 60 jours en vue d'un accord définitif ;
  • la garantie iranienne d'un passage sûr et sans péage des navires de commerce par le détroit d'Ormuz pendant 60 jours ;
  • des dérogations américaines pour les exportations de pétrole iranien et la mise à disposition des avoirs gelés ;
  • un plan de reconstruction d'au moins 300 milliards de dollars avec des partenaires régionaux, selon le texte publié — un chiffre dont M. Trump conteste qu'il engage les finances de l'État américain.

À qui appartient le passage ?

Le cœur du litige demeure entier : que se passera-t-il à la mi-août, à l'expiration de la période de gratuité de 60 jours ? Deux sources iraniennes de haut rang affirment que Téhéran compte alors instaurer des péages, et la nouvelle Autorité du détroit du golfe Persique, créée le 5 mai, revendique le pouvoir d'« autoriser et de réguler le transit maritime ». M. Trump avait pourtant assuré, le 20 juin, qu'« il n'y aura pas de péages pour le passage du détroit d'Ormuz pendant ni après le cessez-le-feu de 60 jours ». Le désaccord est frontal ; le cycle de Doha ne l'a pas tranché.

La navigation elle-même reste disputée, dans les faits comme en droit. Le 27 juin, le Joint Maritime Information Center, centre multinational d'information maritime, a annoncé un couloir de navigation élargi longeant la côte omanaise, après que l'Iran eut attaqué deux navires marchands — le porte-conteneurs Ever Lovely, sous pavillon singapourien, le 25 juin, puis le pétrolier Kiku, sous pavillon panaméen, visé par un drone le 27 juin, attaque à laquelle Washington a répondu par des frappes contre des sites militaires iraniens proches du détroit. En pleines négociations, l'armée iranienne a averti que les navires de commerce devraient emprunter les routes désignées par Téhéran, sous peine d'« une riposte immédiate et sans appel », rapporte The National.

Le baril au plus bas depuis quatre mois

Les marchés, eux, ont lu dans ce cycle la confirmation que le cessez-le-feu tient. Le Brent a cédé jeudi 91 cents, soit 1,3 %, à 70,66 dollars le baril, et le brut américain WTI a reculé de 1,5 %, à 67,54 dollars — pour l'un comme pour l'autre, un plus bas depuis fin février, à la veille de la guerre, selon Reuters. Au moins cinq supertankers chargés de 10 millions de barils de brut saoudien embarqués à Ras Tanura ont franchi le détroit, Saudi Aramco étant passée à une tarification au comptant pour accélérer ses ventes vers l'Asie ; les données de navigation montrent une hausse de plus de 50 % des transits lors de la dernière semaine pleine de juin.

« Nous assistons à un léger rachat de positions vendeuses, observe John Kilduff, associé chez Again Capital. L'attention s'est déplacée : la question n'est plus de savoir combien d'offre nous allons perdre, mais combien d'offre va arriver sur les marchés. »

L'enjeu reste colossal : le détroit voit passer, en temps normal, environ un quart du commerce pétrolier maritime et un cinquième du gaz naturel liquéfié mondial, et sa fermeture, ce printemps, a été décrite comme la plus grave perturbation de l'approvisionnement énergétique mondial depuis les chocs pétroliers des années 1970.

Un deuil national avant la reprise

Sur ces négociations plane la transition au sommet de l'État iranien. L'ayatollah Ali Khamenei a été tué le 28 février dans des frappes américano-israéliennes ; l'Assemblée des experts a désigné son fils, Mojtaba Khamenei, troisième Guide suprême de la République islamique, le 9 mars. Ce n'est que maintenant, les armes s'étant tues, que le régime organise ses funérailles : six jours de cérémonies, du 4 au 9 juillet, entre Téhéran, Qom et Machhad, ainsi que les villes saintes irakiennes de Nadjaf et Kerbala, avant l'inhumation, le 9 juillet, au sanctuaire de l'imam Reza, à Machhad. Les autorités attendent de 15 à 20 millions de personnes à la procession de Téhéran, le 6 juillet. Le nouveau Guide suprême — qui aurait été blessé dans les frappes et n'est pas réapparu en public depuis — ne devrait pas y assister, pour des raisons de sécurité, a indiqué l'un de ses représentants.

La diplomatie marquera donc une pause. « Les parties sont convenues de poursuivre les discussions au cours de la période à venir, la prochaine réunion devant être programmée dès que possible après la conclusion des processions funéraires de l'ancien Guide suprême iranien », a indiqué le porte-parole du ministère qatarien des affaires étrangères. Le vice-président américain JD Vance a de son côté assuré, sur Fox News, que son administration se trouvait « en excellente position », quelle que soit l'issue des pourparlers.

« Évidemment, la question nucléaire nous préoccupe ; nous allons commencer à en parler. »

— JD Vance, vice-président des États-Unis, sur Fox News

La fenêtre est étroite. À la reprise des pourparlers, après le 9 juillet, il restera environ cinq semaines avant l'expiration de la gratuité du passage — premier vrai test pour savoir si la désescalade scellée en juin peut survivre à la succession iranienne et maintenir ouverte la première artère pétrolière du monde.

Questions fréquentes

Pourquoi les États-Unis et l'Iran ne négocient-ils pas directement ?
Les deux délégations ne se sont jamais rencontrées à Doha : le Qatar et le Pakistan ont servi d'intermédiaires, transmettant les positions entre l'équipe américaine (Steve Witkoff et Jared Kushner) et la délégation technique iranienne conduite par le vice-ministre Kazem Gharibabadi. Le ministre des affaires étrangères Abbas Araghchi n'a pas fait le déplacement.
Qu'est-ce que le mémorandum d'Islamabad ?
Un accord en quatorze points signé à distance le 17 juin par Donald Trump et Massoud Pezeshkian, avec le premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif pour cosignataire. Il met fin aux frappes, ouvre une fenêtre de négociation de 60 jours, garantit un passage sans péage du détroit d'Ormuz pendant 60 jours, prévoit des dérogations pour les exportations pétrolières iraniennes, la mise à disposition des avoirs gelés et un plan de reconstruction d'au moins 300 milliards de dollars avec des partenaires régionaux.
Que se passera-t-il à la mi-août dans le détroit d'Ormuz ?
La période de passage gratuit de 60 jours expirera. Deux sources iraniennes de haut rang affirment que Téhéran instaurera alors des péages, ce que Donald Trump exclut catégoriquement. Ce différend fondamental n'a pas été tranché à Doha.
Pourquoi les cours du pétrole baissent-ils malgré l'absence d'accord ?
Les marchés parient sur la tenue du cessez-le-feu : les transits par Ormuz ont augmenté de plus de 50 % fin juin, cinq supertankers chargés de 10 millions de barils de brut saoudien ont franchi le détroit, et le Brent comme le WTI sont retombés à leurs niveaux d'avant-guerre, un plus bas de quatre mois.
Sources(16)
  1. 1US and Iran conclude round of talks in Doha, focusing on Strait of HormuzThe National · thenationalnews.com
  2. 2US-Iran talks in Doha: What were the outcomes and what's next?Al Jazeera · aljazeera.com
  3. 3Oil falls to four-month low as US, Iran conclude talks in DohaReuters (via Investing.com) · za.investing.com
  4. 4As Doha Talks Conclude, Iran Asserts Control over Strait of HormuzThe Bridge Chronicle · thebridgechronicle.com
  5. 5July 2, 2026 — Iran issues fresh warning on Hormuz, Qatar talks make 'positive progress'CNN · edition.cnn.com
  6. 6July 1, 2026 — Meetings in Doha, Vance says talks 'going well'CNN · cnn.com
  7. 7US, Iran talks conclude in Doha, focused on Strait of Hormuz, frozen fundsBusiness Standard · business-standard.com
  8. 8Islamabad MemorandumWikipedia · en.wikipedia.org
  9. 9Read the full text of Trump's preliminary U.S.-Iran agreement to end the warNPR · npr.org
  10. 10Iran, US presidents sign deal to extend ceasefire, reopen Strait of HormuzAl Jazeera · aljazeera.com
  11. 112026 Strait of Hormuz crisisWikipedia · en.wikipedia.org
  12. 122025–2026 Iran–United States negotiationsWikipedia · en.wikipedia.org
  13. 13Iran names Mojtaba Khamenei as its new supreme leaderNPR · npr.org
  14. 14Ali Khamenei burial set for July 9 amid massive Iran security opsFox News · foxnews.com
  15. 15Live updates: Khamenei's casket on display as Iran prepares for days of huge funeral processionsCNN · cnn.com
  16. 16Islamabad Memorandum of Understanding between the United States of America and the Islamic Republic of Iran (full text)Wikisource · en.wikisource.org

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