Numérique et climat
L'appétit électrique de l'IA éloigne Google et Amazon de leurs promesses climatiques
Les derniers rapports environnementaux des deux géants du cloud montrent des émissions en hausse : la soif d'électricité des centres de données d'IA va plus vite que le verdissement des réseaux.
Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

À un jour d'intervalle, les deux premières entreprises mondiales du cloud ont livré le même aveu embarrassant : la ruée vers l'intelligence artificielle fait grimper leurs émissions de carbone au lieu de les réduire, et l'électricité qu'engloutissent leurs centres de données augmente plus vite que les réseaux électriques ne se décarbonent. Longtemps mis en avant comme des figures de proue de l'action climatique dans la tech, les deux groupes voient désormais leurs propres chiffres contredire leur discours.
Le 1er juillet, Amazon a révélé que ses émissions de gaz à effet de serre avaient progressé de 16 % en 2025, atteignant environ 81 millions de tonnes d'équivalent CO2 — le total annuel le plus élevé jamais publié par l'entreprise. La veille, Google indiquait que les émissions comptabilisées au titre de son objectif climatique avaient bondi de 18 % sur un an, les portant à environ 81 % au-dessus du niveau de 2019 qui sert de référence. Dans les deux cas, la hausse est en grande partie imputée à la construction et au fonctionnement des centres de données bâtis pour entraîner et faire tourner l'IA.
Amazon : une année record, un écart qui se creuse
Le rapport de durabilité 2025 d'Amazon chiffre le total à quelque 81 millions de tonnes d'équivalent CO2, soit 16 % de plus qu'en 2024 et 58 % de plus qu'en 2019 — l'année où le groupe cofondait The Climate Pledge et s'engageait à atteindre la neutralité carbone à l'horizon 2040, selon les données rapportées par Bloomberg, GeekWire et le média public KUOW.
Les émissions indirectes liées à l'électricité qu'achète Amazon ont grimpé de 34 % en un an, une hausse que l'entreprise attribue à « la consommation d'électricité des centres de données, à l'électrification de notre réseau de livraison et à celle de nos bâtiments ». Amazon est en pleine expansion de son parc de centres de données, un chantier qu'elle valorise jusqu'à 150 milliards de dollars et qu'elle entend alimenter grâce à des contrats portant sur le nucléaire, la géothermie et le stockage par batteries.
Le groupe met en avant ses gains d'efficacité : l'intensité carbone — les émissions rapportées à chaque dollar de chiffre d'affaires — aurait reculé de 38 % depuis 2019, et Amazon assure avoir couvert dès 2023 la totalité de sa consommation électrique par des achats d'énergie renouvelable, sept ans avant l'échéance qu'elle s'était fixée pour 2030. Mais, de son propre aveu, cet indicateur d'intensité est reparti à la hausse en 2025, pour la première fois depuis qu'elle le suit. Les critiques rappellent surtout qu'adosser sur le papier des achats d'énergie verte n'efface pas les émissions de l'électricité réellement tirée de réseaux gorgés d'énergies fossiles, et que le seul chiffre qui compte pour le climat reste le total absolu — lequel augmente.
Google : des progrès opérationnels, une chaîne d'approvisionnement qui déraille
Le onzième rapport environnemental annuel de Google, publié le 30 juin, brosse un tableau plus contrasté. L'entreprise dit avoir réduit de 2 % en 2025 ses émissions opérationnelles — les catégories Scope 1 et Scope 2 dites « fondées sur le marché » — grâce, notamment, à une neuvième année consécutive de couverture intégrale de sa consommation électrique par des achats d'énergie renouvelable et à la signature de plus de 12 gigawatts de nouveaux contrats d'électricité propre.
Mais ses émissions de chaîne d'approvisionnement (Scope 3) ont bondi de 25 %, poussant le total pertinent pour son objectif en hausse de 18 %, à environ 14,5 millions de tonnes, selon les analyses du rapport publiées par Trellis et Carbon Credits. Google en attribue l'essentiel à l'acier, au béton, aux semi-conducteurs et aux autres composants nécessaires à la construction des centres de données, souvent fabriqués sur des réseaux asiatiques très carbonés. Sa consommation d'électricité a, elle, augmenté de 37 % en une seule année — sa plus forte hausse jamais enregistrée, et plus de 250 % au-dessus de 2019.
Le chemin vers nos ambitions climatiques ne sera pas linéaire, dès lors que le déploiement de notre infrastructure d'IA s'accélère aujourd'hui plus vite que la décarbonation du réseau.
Google maintient pour l'heure son engagement d'atteindre la neutralité carbone sur l'ensemble de ses activités et de sa chaîne de valeur d'ici 2030, un objectif que le groupe qualifie lui-même de « moonshot », de pari démesuré.
Le choc frontal entre l'IA et les serments climatiques
Les deux rapports cristallisent une tension avec laquelle tout le secteur se débat. Les centres de données dédiés à l'IA exigent d'énormes volumes d'électricité fiable, disponible en continu, au moment précis où les sources d'électricité qui croissent le plus vite — l'éolien et le solaire — restent intermittentes, et où la construction de nouvelles centrales nucléaires comme le raccordement au réseau se comptent en années. Résultat : même des entreprises qui investissent des sommes records dans l'énergie propre voient leurs émissions absolues repartir vers le haut.
- Amazon : émissions en hausse de 16 % en 2025, à environ 81 millions de tonnes d'équivalent CO2 ; +58 % depuis 2019 ; objectif de neutralité en 2040.
- Google : émissions pertinentes pour son objectif en hausse de 18 %, à environ 14,5 millions de tonnes ; +81 % environ depuis 2019 ; objectif de neutralité en 2030.
- Les deux : une demande électrique qui explose — +34 % pour les émissions liées à l'électricité achetée par Amazon, +37 % pour la consommation de Google en un an.
Ce décalage a tendu les rapports avec une partie des salariés eux-mêmes. Eliza Pan, du collectif Amazon Employees for Climate Justice, a confié à KUOW que « nos membres ont perdu confiance dans la capacité d'Amazon à faire spontanément ce qui est juste ». Les dirigeants, eux, assurent que la trajectoire de long terme demeure orientée à la baisse. La directrice de la durabilité d'Amazon, Kara Hurst, se dit toujours « confiante et optimiste quant à la vision d'ensemble et aux progrès de long terme que nous continuons d'accomplir pour l'atteindre », tout en reconnaissant, auprès de Semafor, que cette empreinte en hausse « ne se résume pas à l'histoire d'une seule année ».
Pour l'instant, les chiffres pointent tous dans la même direction. Les plus grands noms de la technologie ont bâti une partie de leur réputation sur leur statut de pionniers du climat — Amazon comme instigateur d'un serment de neutralité carbone, Google comme l'une des premières entreprises à revendiquer la neutralité. La course à l'IA met désormais à l'épreuve la solidité de ces promesses face à la facture d'électricité qui les accompagne.
Questions fréquentes
- Pourquoi les émissions d'Amazon et de Google augmentent-elles alors qu'ils achètent de l'énergie renouvelable ?
- Parce que la demande électrique de leurs centres de données d'IA croît plus vite que le verdissement des réseaux. Adosser des achats d'énergie renouvelable sur le papier n'efface pas les émissions de l'électricité réellement tirée de réseaux carbonés, ni celles liées à la construction des centres (acier, béton, semi-conducteurs). Le total absolu, seul chiffre qui compte pour le climat, augmente.
- De combien les émissions ont-elles progressé chez chaque entreprise ?
- Amazon a déclaré environ 81 millions de tonnes d'équivalent CO2 en 2025, en hausse de 16 % sur un an et de 58 % depuis 2019. Chez Google, les émissions comptabilisées pour son objectif ont augmenté de 18 %, à environ 14,5 millions de tonnes, soit près de 81 % au-dessus du niveau de 2019.
- Les deux groupes maintiennent-ils leurs objectifs de neutralité carbone ?
- Oui. Amazon confirme viser la neutralité carbone en 2040 et Google en 2030. Google prévient toutefois que le chemin « ne sera pas linéaire », le déploiement de l'infrastructure d'IA s'accélérant plus vite que la décarbonation du réseau.
Sources(12)
- 1Read Google's 2026 Environmental ReportGoogle (blog.google) · blog.google
- 2Google's AI boom sends emissions, power use soaringAxios · axios.com
- 3Google Reports 37% Rise in Electricity Use Driven by AI BuildoutLet's Data Science · letsdatascience.com
- 4Google sticks with 2030 net-zero goal despite big emissions increaseTrellis · trellis.net
- 5Google's Carbon Emissions Fall, But AI Makes Its Net-Zero 'Moonshot' Goal Harder Than EverCarbon Credits · carboncredits.com
- 6The cost of the AI boom: Amazon emissions jump 16% as company stands by net-zero pledgeGeekWire · geekwire.com
- 7Amazon's carbon emissions jumped 16% in 2025. The driver: massive data center buildoutKUOW · kuow.org
- 8Amazon's Carbon Emissions Rose 16% in 2025 Amid Data Center BoomBloomberg · bloomberg.com
- 9Amazon emissions rose 16% in 2025Transport Topics (TT News) · ttnews.com
- 10Amazon's rising carbon footprint 'not a one-year story,' CSO saysSemafor · semafor.com
- 11Amazon meets its 100% renewable energy goal 7 years earlyAbout Amazon · aboutamazon.com
- 12How is Kara Hurst Leading Amazon to Net Zero by 2040?Sustainability Magazine · sustainabilitymag.com



