Finance climatique
Climat : sous la pression de Washington, la Banque mondiale abandonne ses objectifs chiffrés
L'institution prolonge son plan d'action climatique mais en retire la cible phare — 45 % de ses financements consacrés au climat — sous l'exigence de son premier actionnaire, les États-Unis.
Par Jonas Thill · · 5 min de lecture

Il aura suffi d'un exercice budgétaire pour que l'objectif soit atteint — et d'une décision du conseil pour qu'il disparaisse. En prolongeant son plan d'action sur le changement climatique, arrivé à expiration le 30 juin 2026, la Banque mondiale a retiré du texte sa cible la plus emblématique : consacrer 45 % de ses financements annuels à des projets aidant les pays à réduire leurs émissions ou à s'adapter au réchauffement. La décision, annoncée les 29 et 30 juin après un vote du conseil d'administration la semaine précédente, consacre des mois de pression de l'administration Trump — premier actionnaire de l'institution — et signe le recul le plus visible d'un bailleur multilatéral sur des engagements climatiques mesurables.
« Nous retirerons l'objectif de 45 % de co-bénéfices climatiques ainsi que l'objectif de 35 % du plan d'action sur le changement climatique », indique la déclaration de la banque rapportée par l'AFP, qui ajoute : « Nous achèverons notre passage d'une logique de moyens à une logique de résultats afin de maximiser l'impact sur le développement. » Aucune cible chiffrée ne vient remplacer celles qui disparaissent.
Un objectif supprimé l'année même où il était dépassé
L'ironie du calendrier n'échappera à personne. Fixé à 35 % au lancement du plan en 2021, l'objectif avait été relevé à 45 % en 2023 sous la présidence d'Ajay Banga. Et il fonctionnait : les financements climatiques du groupe ont quasiment doublé entre 2021 et 2025, passant d'environ 21 à 39 milliards de dollars par an. L'exercice 2025 fut le premier où la barre a été franchie — 48 % des financements comportaient des co-bénéfices climatiques, soit environ 50,8 milliards de dollars à l'échelle du groupe, selon l'AFP.
Le plan renouvelé conserve toutefois une partie de la mécanique. D'après E&E News et l'AFP, la banque continuera de :
- aligner ses prêts sur l'accord de Paris ;
- publier les co-bénéfices climatiques et les émissions nettes de gaz à effet de serre de son portefeuille ;
- fournir un appui technique et des diagnostics climat-développement par pays ;
- soumettre le plan à une évaluation indépendante demandée par le conseil d'administration.
L'action climatique future sera « guidée par la demande des pays clients », précise l'institution — une formule qui déplace la responsabilité de l'ambition, des objectifs internes de la banque vers les gouvernements emprunteurs eux-mêmes.
Le veto de fait du premier actionnaire
La généalogie de la décision est limpide. En avril, le secrétaire américain au Trésor Scott Bessent avait publiquement exigé l'abandon de ce qu'il qualifiait d'objectif « distorsif », affirmant que la cible de 45 % « engendre de l'inefficacité, fausse les décisions économiques et éloigne la Banque de sa mission première » — la réduction de la pauvreté et la croissance. Les États-Unis détiennent la première participation au capital de la banque et, selon E&E News, des sources proches des négociations indiquent que Washington est resté inflexible sur la suppression de la cible, malgré le soutien que d'autres actionnaires lui exprimaient.
Car le rapport de force était, en nombre, écrasant dans l'autre sens. D'après Climate Home News et le World Resources Institute (WRI), seuls quelques pays — dont la Russie et des États du Golfe — se sont rangés derrière l'exigence américaine, tandis que les gouvernements européens, les nations latino-américaines, les petits États insulaires et une coalition de près de 100 pays en développement plaidaient pour le maintien du plan et de ses engagements. Un responsable d'un pays développé impliqué dans les discussions a confié à E&E News que le résultat se situait « très, très loin de ce que devrait être une architecture financière responsable ».
« Il est regrettable qu'un petit nombre d'actionnaires soit parvenu à affaiblir ce cadre en supprimant son objectif chiffré », déplore Melanie Robinson, directrice mondiale pour le climat, l'économie et la finance au World Resources Institute.
Ce que mesure — et finance — une cible
L'enjeu dépasse largement les couloirs de Washington. La Banque mondiale est la première source multilatérale de finance climatique pour les pays en développement, et les banques multilatérales de développement fournissaient ensemble plus de 40 % de la finance climatique publique en 2022, selon des chiffres cités par Climate Home News. Une cible explicite donnait aux équipes une incitation interne à monter des projets climatiques et offrait aux observateurs extérieurs un instrument transparent de redevabilité. Des analystes cités par Climate Home News estiment que l'action climatique de la banque peut survivre sans le chiffre — le portefeuille de projets, la publication des données et l'alignement sur Paris demeurent —, mais préviennent que sa disparition affaiblit à la fois les incitations et la transparence, en particulier pour l'adaptation, qui peine à attirer les capitaux privés.
Le calendrier tombe mal pour l'agenda mondial. De la COP29 de Bakou à la COP30 de Belém, les gouvernements ont bâti une feuille de route « de Bakou à Belém » visant à porter la finance climatique destinée aux pays en développement à 1 300 milliards de dollars par an d'ici à 2035 — une architecture qui compte lourdement sur les banques multilatérales de développement comme catalyseurs. Que la plus grande d'entre elles s'affranchisse de tout engagement mesurable envoie un signal contraire, au moment même où des chaleurs record frappent une partie de l'Europe.
L'Europe mise en minorité
Pour les actionnaires européens, qui défendaient le maintien du cadre, l'issue a un goût de défaite dans une institution où c'est le poids au capital, et non le nombre, qui tranche. L'Europe a passé une décennie à construire la tuyauterie de la finance verte — des règles européennes de finance durable aux infrastructures de marché comme la Bourse verte de Luxembourg (LGX), lancée en 2016 comme la première plateforme au monde dédiée aux titres verts — sur le postulat que des cibles crédibles et la transparence orientent les capitaux. Le pivot de la Banque mondiale vers des prêts climatiques « à la demande » met ce postulat à l'épreuve dès lors que la carte des actionnaires bascule.
La banque assure que le recul est méthodologique, non substantiel : les résultats plutôt que les moyens. Ses détracteurs répliquent que l'on ne finance bien que ce que l'on mesure. Cible ou pas, les chiffres du prochain exercice diront qui a raison.
Questions fréquentes
- Qu'a exactement décidé la Banque mondiale fin juin 2026 ?
- Son conseil d'administration a prolongé le plan d'action sur le changement climatique, qui expirait le 30 juin 2026, tout en supprimant ses objectifs chiffrés : la cible de 45 % de financements à co-bénéfices climatiques et l'ancienne cible de 35 %. Aucun objectif numérique ne les remplace.
- Pourquoi les États-Unis voulaient-ils supprimer cet objectif ?
- En avril 2026, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a exigé l'abandon de la cible de 45 %, estimant qu'elle « engendre de l'inefficacité, fausse les décisions économiques et éloigne la Banque de sa mission première ». Les États-Unis sont le premier actionnaire de l'institution.
- Que conserve la Banque mondiale de sa politique climatique ?
- L'alignement de ses prêts sur l'accord de Paris, la publication des co-bénéfices climatiques et des émissions nettes de gaz à effet de serre, l'appui technique et les diagnostics climat-développement par pays, ainsi qu'une évaluation indépendante du plan demandée par le conseil.
- Quelles conséquences pour le financement climatique mondial ?
- Les banques multilatérales de développement fournissaient plus de 40 % de la finance climatique publique en 2022, et la feuille de route « de Bakou à Belém » compte sur elles pour porter la finance climatique des pays en développement à 1 300 milliards de dollars par an d'ici 2035. Le retrait d'un engagement mesurable par la plus grande d'entre elles affaiblit les incitations et la transparence, selon les analystes.
Sources(12)
- 1World Bank drops climate finance targets in renewed action plan (AFP)AFP via Arab News · arabnews.com
- 2World Bank drops climate finance target amid US pressureE&E News by POLITICO · eenews.net
- 3STATEMENT: World Bank Extends Climate Change Action Plan, But Drops Key Climate Finance TargetWorld Resources Institute · wri.org
- 4World Bank Drops Climate Finance Target Under U.S. PressureESG Today · esgtoday.com
- 5US pressure puts World Bank's climate plan at risk (Climate Home News)Green Central Banking / Climate Home News · greencentralbanking.com
- 6World Bank's climate work can endure without finance target, experts sayClimate Home News · climatechangenews.com
- 7World Bank 'retires' climate goal | Europe heatwave continues | Trump wind payoffsCarbon Brief · carbonbrief.org
- 8World Bank Scraps Climate Financing Targets After US CriticismBloomberg · bloomberg.com
- 9COP29 and COP30 Presidents present Baku to Belém Roadmap to mobilize US$1.3 trillion in climate financeCOP30 Presidency (cop30.br) · cop30.br
- 10COP30: What does the 'Baku to Belém roadmap' mean for climate finance?Carbon Brief · carbonbrief.org
- 11Luxembourg Launches World's First Green Stock Exchange: LGXForbes · forbes.com
- 12The Luxembourg Green ExchangeUNFCCC · unfccc.int



