Sabotage en mer Baltique

Nord Stream : l'Allemagne inculpe un Ukrainien pour crime de guerre

Le parquet fédéral de Karlsruhe désigne un ancien militaire ukrainien comme le coordinateur présumé des explosions de 2022. C'est la première mise en accusation dans ce dossier.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Voilier de plaisance blanc en fibre de verre amarré dans une marina de la mer Baltique sous un ciel gris et couvert.
Un voilier de croisière du type de l'« Andromeda », que les enquêteurs disent avoir été affrété pour l'opération, amarré dans une marina balte. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Il aura fallu près de quatre ans. Depuis les déflagrations qui ont éventré, le 26 septembre 2022, les gazoducs Nord Stream au fond de la Baltique, l'enquête avançait sans visage ni nom. Ce mystère vient de se dissiper : le parquet fédéral allemand a déposé les premières charges pénales du dossier et, pour la première fois, mis en cause un suspect. En qualifiant les faits de crime de guerre, Karlsruhe transforme l'un des sabotages les plus lourds de conséquences de l'histoire européenne récente en un cas d'école du droit des conflits armés, appliqué à des centaines de kilomètres du moindre front.

Le bureau du procureur général fédéral, à Karlsruhe, a annoncé avoir inculpé un ressortissant ukrainien, désigné dans la procédure sous le nom de Serhii K. et identifié par la presse comme Serhii Kuznietsov. L'homme, un ancien officier d'une cinquantaine d'années, est soupçonné d'avoir dirigé l'opération depuis le pont d'un voilier affrété pour la circonstance — chef d'équipe, et non plongeur. Le dossier, porté sous l'autorité du procureur général Jens Rommel, en fonction depuis mars 2024, repose désormais entre les mains d'un tribunal de Hambourg. Le suspect est détenu en Allemagne depuis la fin novembre 2025, après son arrestation en Italie et son extradition.

Trois chefs d'accusation, une qualification lourde

Selon le parquet, l'acte d'accusation retient trois infractions : l'attaque contre une infrastructure énergétique civile, qualifiée de crime de guerre au titre du Code allemand des crimes contre le droit international (Völkerstrafgesetzbuch) ; le déclenchement d'une explosion ; et la destruction d'ouvrages. C'est le contexte qui fait basculer l'affaire vers le droit de la guerre : le sabotage est survenu pendant le conflit armé international opposant la Russie à l'Ukraine, et Berlin considère que les tubes constituaient un bien civil, non une cible militaire.

L'acte a été déposé devant le Sénat de la sûreté de l'État du tribunal régional supérieur hanséatique de Hambourg, à qui il revient de décider de sa recevabilité et de l'ouverture éventuelle d'un procès. Les magistrats jugent les preuves accablantes. Ils s'appuient sur des conversations téléphoniques compromettantes que le suspect aurait passées depuis sa détention en Italie, ainsi que sur des données de téléphonie mobile le situant sur les lieux.

Un voilier, une poignée de complices et de faux papiers

Les enquêteurs ont reconstitué une opération d'une frappante sobriété au regard de sa portée géopolitique. Selon leur récit, un petit équipage a loué un voilier de plaisance — l'Andromeda — au moyen de documents d'identité falsifiés, avant de gagner la Baltique pour poser des charges sur le fond marin. L'équipe aurait compté environ une demi-douzaine de personnes :

  • un skipper et le coordinateur embarqué, rôle que le parquet attribue à Serhii K. ;
  • un spécialiste des explosifs ;
  • quatre plongeurs de grande profondeur, qui auraient fixé aux gazoducs des charges à retardement, à jusqu'à 80 mètres de fond.

Le coût total de l'entreprise est estimé à environ 300 000 dollars. Serhii K. a été arrêté près de Rimini en août 2025 ; il a mené une grève de la faim dans une prison italienne de haute sécurité avant que la Cour de cassation italienne n'autorise son extradition le 20 novembre. Il a été remis à l'Allemagne le 27 novembre 2025.

Son nom n'est pas le seul au dossier. Les enquêteurs allemands ont identifié jusqu'à sept suspects. Un deuxième homme, désigné comme Volodymyr Z., a été interpellé en Pologne, mais un tribunal polonais a refusé de l'extrader et l'a relâché ; un participant présumé au moins serait mort. Le Danemark et la Suède ont clos leurs propres investigations en 2024, laissant l'Allemagne seule à poursuivre.

Une bataille sur le terrain du droit international

La défense entend précisément livrer ce combat-là. Serhii K. affirme qu'il servait alors dans les forces armées ukrainiennes et se trouvait en Ukraine, ce qui, plaident ses avocats, devrait lui valoir une immunité fonctionnelle le mettant à l'abri de poursuites étrangères. La Cour fédérale de justice allemande a écarté cet argument en début d'année, estimant que les gazoducs étaient des biens civils et qu'une opération clandestine ne saurait constituer un acte de combat licite.

Ses conseils rejettent l'affaire en bloc. « Je crois que c'est une affaire politique, et il n'existe aucune preuve directe de l'implication de Serhii dans ces événements, pas plus qu'il ne peut en exister », a déclaré Mykola Katerynchuk, l'un de ses avocats ukrainiens. Son avocat italien, Nicola Canestrini, a assuré après la décision d'extradition : « Aussi grande soit la déception, je reste confiant dans un acquittement à l'issue d'un procès complet en Allemagne. »

Berlin, Kiev et la vulnérabilité des fonds marins

L'Ukraine a constamment nié toute implication de l'État dans l'attaque. Interrogé sur ces charges lors d'une conférence de presse à Dublin, le président Volodymyr Zelensky s'est gardé de tout commentaire tranché.

Nous ne connaissons pas encore tous les détails de cette procédure. Nous n'avons pas reçu officiellement tous les éléments, du moins moi je ne les ai pas vus.

Les poursuites interviennent à un moment délicat pour les relations entre Berlin et Kiev, deux gouvernements que lie toujours le soutien militaire et financier allemand à l'effort de guerre ukrainien. Un procès public qui examinerait la possibilité que des Ukrainiens aient fait sauter une infrastructure germano-russe risque de fournir des munitions à ceux qui, en Allemagne, doutent déjà de ce soutien.

L'enjeu énergétique, lui, tient autant du symbole que de la matière. Aucune des deux conduites n'acheminait de gaz au moment des explosions : la Russie avait réduit Nord Stream 1 jusqu'à l'arrêt quelques semaines plus tôt, et Nord Stream 2 n'a jamais été certifié après la suspension de son agrément par Berlin, le 22 février 2022, deux jours avant l'invasion. Les charges n'en ont pas moins coupé le dernier lien physique de l'ère gazière russo-allemande et révélé combien câbles et gazoducs sous-marins européens sont exposés à un équipage résolu doté d'un simple bateau de location — une leçon qui a depuis nourri les patrouilles de l'OTAN en Baltique et durci la détermination de l'Union européenne à se passer durablement du gaz russe.

Questions fréquentes

Qui est le suspect inculpé par l'Allemagne ?
Un ressortissant ukrainien désigné dans la procédure comme Serhii K., identifié par la presse comme Serhii Kuznietsov. Ancien officier d'une cinquantaine d'années, il aurait coordonné l'opération à bord du voilier affrété, sans être lui-même plongeur.
Pourquoi parle-t-on de crime de guerre ?
Parce que le sabotage a eu lieu pendant le conflit armé entre la Russie et l'Ukraine et que Berlin considère les gazoducs comme des biens civils. L'attaque d'une infrastructure énergétique civile est qualifiée de crime de guerre par le Code allemand des crimes contre le droit international.
Où en est la procédure ?
L'acte d'accusation a été déposé devant le tribunal régional supérieur hanséatique de Hambourg, qui doit statuer sur sa recevabilité et sur l'ouverture d'un procès. Le suspect est détenu en Allemagne depuis fin novembre 2025 après son extradition d'Italie.
L'Ukraine est-elle mise en cause ?
Kiev nie toute implication de l'État. Interrogé à Dublin, le président Zelensky a indiqué ne pas avoir reçu officiellement les détails de la procédure et jugé prématuré tout commentaire.
Sources(11)
  1. 1German prosecutors charge Ukrainian suspect over Nord Stream explosionsAl Jazeera · aljazeera.com
  2. 2Man charged with sabotage of Nord Stream gas pipeline in German courtEuronews · euronews.com
  3. 3Sabotage der Nord-Stream-Pipelines: Bundesanwaltschaft wirft Ukrainer offenbar Kriegsverbrechen vorDer Tagesspiegel · tagesspiegel.de
  4. 4Germany charges Ukrainian suspect in Nord Stream sabotage caseThe Kyiv Independent · kyivindependent.com
  5. 5In Germany, Ukrainian veteran's role in Nord Stream attack tests wartime lawThe Kyiv Independent · kyivindependent.com
  6. 6Italy to extradite Ukrainian Nord Stream sabotage suspect to GermanyAl Jazeera · aljazeera.com
  7. 7Zelenskyy comments on charges against Ukrainian national in Germany over Nord Stream explosionsUkrainska Pravda · pravda.com.ua
  8. 8The Federal Public Prosecutor General Jens RommelDer Generalbundesanwalt beim Bundesgerichtshof · generalbundesanwalt.de
  9. 9Germany indicts Ukrainian over Nord Stream pipeline blasts in landmark sabotage caseCrypto Briefing · cryptobriefing.com
  10. 10Gas pipeline Nord Stream 2 links Germany to Russia, splits EuropeClean Energy Wire · cleanenergywire.org
  11. 112022 Nord Stream pipeline sabotageWikipedia · en.wikipedia.org

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