Protection temporaire

Réfugiés ukrainiens : l'UE veut prolonger la protection jusqu'en 2028 mais en exclure les hommes mobilisables

La Commission européenne propose d'étendre la protection des Ukrainiens jusqu'en mars 2028 tout en excluant les nouveaux arrivants masculins de 23 à 60 ans, à la demande de Kyiv. Le Luxembourg aussi.

Par Léa Hoffmann · · 6 min de lecture

Le drapeau de l'Union européenne, cercle de douze étoiles dorées sur fond bleu, devant le siège de la Commission européenne, le bâtiment Berlaymont à Bruxelles.
Le drapeau européen devant le Berlaymont, siège de la Commission européenne à Bruxelles. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

C'est un geste de solidarité que l'Union européenne s'apprête à reconduire d'une main et à restreindre de l'autre. Vendredi, la Commission européenne a proposé de prolonger jusqu'en mars 2028 l'abri offert depuis 2022 aux personnes fuyant l'Ukraine, tout en y introduisant pour la première fois une exclusion ciblée : les nouveaux arrivants masculins en âge de servir, que la loi martiale ukrainienne empêche de quitter le pays. La demande émane non pas de Bruxelles mais de Kyiv, qui cherche à enrayer la pénurie d'effectifs de son armée alors que la guerre entre dans sa cinquième année. Et la mesure descend jusqu'au Grand-Duché.

Concrètement, la protection temporaire serait étendue d'un an, jusqu'au 4 mars 2028, pour les quelque 4,4 millions d'Ukrainiens qui en bénéficient déjà. Mais elle ne serait plus accordée, selon les termes de la Commission, aux personnes nouvellement arrivées qui ne sont pas autorisées par les autorités ukrainiennes à quitter leur pays en raison de leurs obligations militaires : en clair, les hommes âgés de 23 à 60 ans, soumis à l'interdiction de franchir la frontière sous le régime de loi martiale.

Ce que prévoit le texte de la Commission

Le dispositif repose sur la directive de 2001 relative à la protection temporaire (2001/55/CE), activée pour la première fois le 4 mars 2022 afin d'offrir aux Ukrainiens une protection collective, sans examen individuel des demandes d'asile. Le texte de la Commission en redessine le périmètre. Il doit encore être adopté par les États membres au sein du Conseil, à la majorité qualifiée — au moins 15 des 27 gouvernements représentant 65 % de la population de l'Union.

Plusieurs dérogations subsisteraient. D'après les éléments rendus publics, resteraient éligibles les hommes en situation de handicap ou déclarés inaptes au service, les pères d'au moins trois enfants de moins de 18 ans, ainsi que les personnes assurant à temps plein la charge d'un proche malade. Les hommes écartés du régime conserveraient par ailleurs la possibilité de déposer une demande d'asile individuelle. Surtout, nul ne perdrait sa protection en raison de son âge dès lors qu'elle lui a déjà été accordée.

À cette restriction, la Commission a associé un instrument plus souple : un programme pilote de retour et de relèvement volontaires, destiné à accompagner par l'emploi, le logement et l'éducation les Ukrainiens qui choisiraient de rentrer. Le commissaire aux Affaires intérieures et à la Migration, Magnus Brunner, n'a pas masqué l'origine de la mesure.

C'est quelque chose que les Ukrainiens nous ont demandé de faire.

L'afflux qui a tout déclenché

L'élément déclencheur s'est joué à Kyiv, non à Bruxelles. Depuis le 28 août 2025, l'Ukraine autorise les hommes de 18 à 22 ans à quitter librement le territoire malgré la loi martiale — une initiative du président Volodymyr Zelensky, présentée comme un moyen pour les plus jeunes d'étudier à l'étranger puis de revenir reconstruire le pays. L'effet sur les frontières de l'Union a été immédiat.

  • Les octrois de protection temporaire dans l'UE ont bondi à 79 205 en septembre 2025, soit une hausse de 49 % en un mois et le chiffre le plus élevé depuis août 2023, selon des données citées par The Irish Times.
  • La garde-frontière polonaise a enregistré environ 53 000 contrôles d'Ukrainiens de 18 à 22 ans entre le 28 août et le 19 septembre 2025 — près de 40 000 à l'entrée et plus de 13 000 à la sortie — en précisant qu'il s'agit de contrôles aux frontières et non du décompte de personnes distinctes.
  • Les départs de cette tranche d'âge ont été multipliés par plus de dix dès la première semaine suivant le changement de règles.

Ces chiffres sont tombés en plein débat délicat : l'armée ukrainienne, en infériorité numérique, manque de soldats, alors même que son gouvernement élargissait la porte de sortie pour ses plus jeunes recrues potentielles. Les capitales s'en sont émues. Le chancelier allemand Friedrich Merz a indiqué avoir abordé le sujet directement avec Kyiv.

« J'ai demandé au président ukrainien de veiller à ce que les jeunes hommes d'Ukraine en particulier ne viennent pas en Allemagne en nombre toujours croissant, mais servent plutôt dans leur propre pays », a déclaré M. Merz, dans des propos rapportés par The Irish Times.

La solidarité face à l'arithmétique des effectifs

La proposition met au jour une ligne de fracture qui traverse la politique européenne depuis 2022 : le réflexe d'accueil des Ukrainiens face aux politiques migratoires des États membres et au besoin de Kyiv de garder ses hommes sous l'uniforme. Les défenseurs des droits humains ont mis en garde contre tout rétrécissement de cet accueil. Le commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Michael O'Flaherty, estime que les conditions d'un retour en sécurité ne sont pas réunies.

« Il n'existe pas de zones sûres en Ukraine. Nous ne devons pas oublier les personnes les plus vulnérables, et la dignité humaine doit rester au cœur de chaque décision », a-t-il averti.

L'instantané d'Eurostat rappelle ce qui se joue. Fin février 2026, 4,40 millions de personnes bénéficiaient d'une protection temporaire dans l'Union — 43,5 % de femmes adultes, 30,2 % de mineurs et 26,3 % d'hommes adultes. L'Allemagne en accueillait le plus grand nombre (environ 1,27 million, soit 28,8 % du total européen), devant la Pologne (966 595) et la Tchéquie (399 630). Les ressortissants ukrainiens représentaient 98,4 % de l'ensemble des bénéficiaires.

Ce que cela change pour le Luxembourg et la Grande Région

Le Grand-Duché occupe sur cette carte une place modeste mais stabilisée. Eurostat y a relevé un recul net de cinq bénéficiaires seulement (-0,1 %) en février 2026 — l'un des trois seuls États membres en baisse ce mois-là — ce qui correspond à une communauté d'environ 5 000 personnes sous protection temporaire. Parce que le régime est commun à toute l'Union, les règles écrites à Bruxelles déterminent qui peut s'enregistrer au Luxembourg, qui peut le faire de l'autre côté de la frontière — dans les Länder allemands, en Wallonie belge et en Lorraine française qui composent la Grande Région — et qui se voit au contraire renvoyé vers la procédure d'asile individuelle, plus lente.

Pour le pays, le changement pratique est étroit mais bien réel : un Ukrainien nouvellement arrivé, âgé de 23 à 60 ans et parvenu au Luxembourg sans autorisation de quitter l'Ukraine ne serait plus, si le Conseil adopte le texte, admis d'office à la protection temporaire au guichet de l'immigration ; il devrait demander l'asile au cas par cas. Les personnes déjà protégées — la grande majorité des arrivants ukrainiens au Luxembourg, venus comme femmes, enfants et hommes plus âgés — ne seraient pas concernées, et la prolongation jusqu'en 2028 leur offre une année supplémentaire de sécurité juridique en matière de séjour, de travail et de scolarité.

La proposition passe désormais entre les mains des 27 gouvernements. Majorité qualifiée requise, organes de défense des droits humains déjà vent debout : les prochaines semaines diront si la promesse de guerre de l'Union plie devant l'arithmétique du champ de bataille ukrainien — et jusqu'où le régime de protection luxembourgeois suivra le mouvement.

Questions fréquentes

Jusqu'à quand la protection temporaire des Ukrainiens serait-elle prolongée ?
La Commission propose de l'étendre d'un an, jusqu'au 4 mars 2028. Le régime court actuellement jusqu'en mars 2027. La mesure doit encore être adoptée par le Conseil à la majorité qualifiée.
Qui serait désormais exclu du régime ?
Les hommes nouvellement arrivés âgés de 23 à 60 ans, que la loi martiale ukrainienne empêche de quitter le pays. Des dérogations existent (handicap, inaptitude, pères d'au moins trois enfants de moins de 18 ans, aidants à temps plein), et une demande d'asile individuelle reste possible.
Les Ukrainiens déjà protégés perdent-ils leur statut ?
Non. Personne ne perdrait sa protection en raison de son âge dès lors qu'elle lui a déjà été accordée. La restriction ne vise que les nouveaux arrivants.
Quel est l'impact pour le Luxembourg ?
Le pays compte environ 5 000 bénéficiaires. Un nouvel arrivant masculin de 23 à 60 ans sans autorisation de sortie ne serait plus admis d'office à la protection temporaire et devrait demander l'asile au cas par cas ; les personnes déjà protégées ne sont pas concernées.
Sources(10)
  1. 1Commission proposes to extend temporary protection of people fleeing Ukraine for an additional yearEuropean Commission – Migration and Home Affairs · home-affairs.ec.europa.eu
  2. 2EU to refuse refuge to military-age Ukrainian menRTÉ · rte.ie
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