Dissuasion en Europe

La Lituanie veut lever son verrou constitutionnel pour entrer sous le parapluie nucléaire de l'OTAN

Vilnius s'apprête à effacer l'interdiction d'accueillir des armes de destruction massive. Un basculement stratégique qui résonne jusque dans les plus petites capitales de l'Union, Luxembourg compris.

Par Camille Reuter · · 5 min de lecture

Un chasseur furtif F-35A Lightning II de l'US Air Force stationné sur le tarmac d'une base aérienne balte.
Un F-35A Lightning II de l'US Air Force, chasseur furtif à double capacité au cœur de la mission de partage nucléaire de l'OTAN, sur une base aérienne balte. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Longtemps tenue à l'écart des arrangements nucléaires de l'OTAN par sa propre Loi fondamentale, la Lituanie a décidé d'en finir avec cet obstacle. Le 2 juillet, ses principaux responsables politiques — le président Gitanas Nausėda, le Premier ministre par intérim, le président du Seimas et le ministère de la Défense — se sont accordés pour supprimer, et non simplement amender, l'article 137 de la Constitution, qui prohibe les armes de destruction massive et les bases militaires étrangères sur le sol national, selon le diffuseur public LRT et la chaîne CNBC. Le lendemain, une cinquantaine de députés déposaient formellement l'amendement.

Nausėda juge cette clause, rédigée dans le tout autre climat géopolitique du début des années 1990, « obsolète », et affirme que l'accord entre chefs de faction est « pratiquement unanime ». Il présente ce revirement comme une manière de ne pas rester à la traîne des alliés.

« Il serait vraiment regrettable que nous devenions le maillon faible ou une zone grise au sein de l'OTAN. »

Ce que Vilnius met réellement sur la table

L'amendement ne doterait pas la Lituanie d'un arsenal nucléaire propre. Il ouvrirait la voie juridique à l'accueil d'infrastructures nucléaires américaines ou alliées et, à terme, à une participation au dispositif de partage nucléaire de l'Alliance. La procédure est volontairement ardue : le Seimas doit approuver le texte à deux reprises, avec au moins trois mois d'écart, à la majorité des deux tiers — soit au minimum 94 voix sur 141. Nausėda souhaite que le Parlement tranche ; le parti d'opposition Aube du Niémen réclame, lui, un référendum.

La démarche fait suite à une information du Financial Times, en juin, selon laquelle Washington se serait dit ouvert à élargir le cercle des États européens associés à sa dissuasion. La Pologne et les trois pays baltes seraient intéressés par l'accueil de bases pour des avions américains à double capacité — des appareils aptes à emporter aussi bien des charges conventionnelles que nucléaires. Or la Lituanie ne dispose d'aucun avion de ce type. Les analystes estiment donc que sa contribution relèverait plutôt du stationnement, de la gestion de l'espace aérien et des fonctions de soutien que de la mise en œuvre de vecteurs.

Le ministre de la Défense Robertas Kaunas, en poste depuis novembre 2025, a confirmé l'existence de pourparlers sans vouloir en dire davantage.

« Des discussions ont effectivement lieu. Je ne veux pas entrer dans les détails à ce stade, car ils sont classifiés, mais les discussions se poursuivent et la Lituanie ne reste assurément pas sur la touche », a-t-il déclaré à la presse, dans des propos rapportés par LRT et l'agence Associated Press.

Le vice-ministre polonais de la Défense, Paweł Zalewski, s'est montré tout aussi direct sur les ambitions de Varsovie. « Nous discutons afin de créer de meilleures conditions pour la dissuasion nucléaire et pour que la Pologne y joue un rôle important », a-t-il affirmé, selon l'Associated Press.

Une Alliance déjà tournée vers l'Est

Six membres de l'OTAN hébergent aujourd'hui des armes nucléaires américaines — la Belgique, l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas, la Turquie et le Royaume-Uni —, Washington conservant la garde et le contrôle des ogives. Toute extension vers l'est marquerait une rupture nette, les États-Unis s'étant jusqu'ici gardés d'installer ces armes trop près de la Russie, de peur d'un effet trop provocateur.

La poussée lituanienne ne surgit pas isolément. La 45e brigade blindée allemande s'installe durablement dans le pays — la première brigade allemande stationnée à l'étranger depuis la Seconde Guerre mondiale. Activée en avril 2025 et inaugurée par une parade sur la place de la Cathédrale de Vilnius en mai, elle doit monter en puissance jusqu'à environ 4 800 militaires, pour une pleine capacité opérationnelle attendue en 2027, selon la Bundeswehr et la chaîne CNN. Le déploiement mesure à quel point l'Alliance a déjà déplacé des forces lourdes vers un État pris en tenaille entre l'enclave russe de Kaliningrad et la Biélorussie.

La riposte attendue de Moscou

La Russie considère tout déploiement nucléaire à ses frontières comme une ligne rouge et pourrait répliquer par ses propres contre-mesures, comme le renforcement de ses capacités nucléaires à Kaliningrad ou en Biélorussie. Lorsque la Finlande a formellement mis fin à sa propre interdiction des armes nucléaires, le 2 juillet, Alexeï Jouravliov, premier vice-président de la commission de défense de la Douma d'État russe, a averti qu'Helsinki risquait de devenir « une seconde Ukraine ». Une rhétorique comparable est à prévoir si l'amendement lituanien progresse.

Pour l'heure, les responsables insistent : rien n'est imminent. Le Financial Times indiquait qu'un éventuel changement dans les modalités d'accueil ne se ferait pas à court terme, et la Pologne a démenti tout projet concret de stockage d'ogives.

Le parapluie européen, et le regard luxembourgeois

L'initiative de Vilnius alimente un débat plus vaste sur la manière dont l'Europe assure sa sécurité face à la Russie, alors que planent des doutes sur la solidité de la garantie américaine. En mars, le président français Emmanuel Macron a profité d'un discours sur la base sous-marine de l'Île Longue, en Bretagne, pour esquisser une doctrine de « dissuasion avancée » — incluant le déploiement en amont de Rafale aptes au nucléaire et des exercices conjoints — et pour proposer un dialogue sur la dissuasion française à ses partenaires. Fait révélateur, les États baltes ne figuraient pas parmi les pays cités comme déjà engagés dans ces échanges — la Belgique, le Royaume-Uni, le Danemark, l'Allemagne, la Grèce, les Pays-Bas, la Pologne et la Suède —, un angle mort qui éclaire l'empressement de Vilnius à emprunter ouvertement la voie américaine.

Le débat gagne aussi les capitales les plus modestes. Membre fondateur de l'OTAN et de l'Union européenne, le Luxembourg ne détient aucune arme nucléaire mais s'abrite sous le parapluie de l'Alliance. Il a boycotté en 2017 les négociations sur le Traité sur l'interdiction des armes nucléaires et voté à plusieurs reprises contre les résolutions de l'ONU qui le soutiennent, s'alignant sur la doctrine de dissuasion de l'OTAN, selon le Nuclear Weapons Ban Monitor. Alors que les alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense et à la sécurité d'ici 2035, la décision d'un État de première ligne d'inviter les capacités les plus sensibles de l'Alliance sur son territoire aiguise des choix que chaque membre — même le plus petit — devra assumer.

Questions fréquentes

Que change concrètement la révision de l'article 137 ?
Elle lèverait l'interdiction constitutionnelle d'accueillir des armes de destruction massive et des bases étrangères, ouvrant la voie juridique à l'hébergement d'infrastructures nucléaires de l'OTAN ou américaines. Elle ne donnerait pas à la Lituanie un arsenal nucléaire propre.
La Lituanie disposerait-elle de ses propres armes nucléaires ?
Non. Le pays ne possède aucun avion à double capacité et sa contribution relèverait vraisemblablement du stationnement, de la gestion de l'espace aérien et des fonctions de soutien, non de la mise en œuvre de vecteurs. Washington conserverait la garde et le contrôle des ogives.
En quoi le Luxembourg est-il concerné ?
Membre fondateur de l'OTAN et de l'UE, le Luxembourg est un État non nucléaire abrité sous le parapluie de l'Alliance. Il a boycotté le traité d'interdiction de 2017 et vote contre les résolutions onusiennes qui le soutiennent, une position que le débat baltique remet sous les projecteurs.
Comment Moscou pourrait-il réagir ?
La Russie considère les déploiements nucléaires à ses frontières comme une ligne rouge et pourrait renforcer ses capacités à Kaliningrad ou en Biélorussie. Elle a déjà comparé la Finlande, qui a levé son interdit le 2 juillet, à « une seconde Ukraine ».
Sources(12)
  1. 1Poland and Lithuania explore playing bigger role in NATO's nuclear deterrencePBS NewsHour / Associated Press · pbs.org
  2. 2Lithuanian leaders back removing constitutional ban on nuclear weapons, president saysLRT (Lithuanian National Radio and Television) · lrt.lt
  3. 3Lithuania involved in discussions on possible US nuclear deployment in EuropeLRT (Lithuanian National Radio and Television) · lrt.lt
  4. 4Russia's neighbor Lithuania scraps constitutional ban on nuclear weapons. Here's whyCNBC · cnbc.com
  5. 5Lithuania moves to lift nuclear weapons ban, following Finland's leadEuronews · euronews.com
  6. 6Poland and Lithuania confirm exploring a bigger role in nuclear deterrenceThe Hill / Associated Press · thehill.com
  7. 7Under my parapluie: Macron's nuclear guarantee for EuropeEuropean Council on Foreign Relations (ECFR) · ecfr.eu
  8. 8What Macron's changes to French nuclear policy mean for European securityAtlantic Council · atlanticcouncil.org
  9. 945th Panzer Brigade (Bundeswehr)Wikipedia · en.wikipedia.org
  10. 10Germany deploys permanent troops to Lithuania, a move not seen since World War IICNN · cnn.com
  11. 11Luxembourg — Nuclear Weapons Ban MonitorNorwegian People's Aid / Nuclear Weapons Ban Monitor · banmonitor.org
  12. 12Robertas Kaunas new Minister of Defense in LithuaniaTable.Briefings · table.media

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