Économie mondiale

Le chef économiste sortant du FMI : la mondialisation se recompose, elle ne recule pas

En quittant le FMI, Pierre-Olivier Gourinchas soutient que droits de douane et blocs rivaux recâblent le commerce mondial sans l'éteindre. Une nuance lourde de conséquences pour le Luxembourg.

Par Jonas Thill · · 6 min de lecture

Le siège du Fonds monétaire international à Washington, avec son drapeau et son emblème.
Le siège du FMI (bâtiment HQ1), sur la 19e Rue à Washington, avec son drapeau et son emblème. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Personne, au sortir de quatre années de guerres commerciales et de droits de douane, ne s'attendait à entendre un économiste du Fonds monétaire international défendre la mondialisation. C'est pourtant le message que Pierre-Olivier Gourinchas a martelé au moment de quitter l'institution, après avoir occupé pendant quatre ans le poste de chef économiste à un moment particulièrement agité pour l'économie mondiale.

Lors d'entretiens accordés le 26 juin au siège du FMI, à Washington, l'économiste français a récusé l'idée que les barrières tarifaires défont des décennies d'intégration. « Eh bien, elle n'est certainement pas morte », a-t-il dit de la mondialisation, selon l'AFP. « Nous n'avons pas vécu de démondialisation. Nous avons vécu sa transformation. »

La distinction n'a rien d'académique. Pour une économie aussi ouverte que celle du Luxembourg — où la finance transfrontalière, les services et le commerce pèsent bien davantage que la production intérieure —, savoir si le monde se cloisonne en blocs hermétiques ou se contente de contourner les obstacles décide de l'avenir de son industrie des fonds, de ses exportateurs et des dizaines de milliers de personnes qui franchissent chaque jour ses frontières pour travailler.

Un commerce qui s'adapte plutôt qu'il ne s'effondre

L'argument de Gourinchas tient en une image : le commerce se réoriente, il ne disparaît pas. Lorsque Washington a relevé ses droits de douane et cherché à réduire ses échanges bilatéraux avec la Chine, rappelle-t-il, les flux ont trouvé d'autres chemins. « D'autres acteurs ont pris le relais. Les chaînes d'approvisionnement se sont adaptées ; les Mexique, les Vietnam de ce monde ont pris le relais », a-t-il confié à l'AFP.

« Nous n'avons pas vécu de démondialisation. Nous avons vécu sa transformation. »

Il doute, dès lors, que les droits de douane offrent un levier durable. « Vous disposez d'un levier à court terme, puis les acteurs d'en face réagissent », a-t-il expliqué à Reuters, ajoutant que les pays visés « trouvent les moyens soit de contourner, soit d'accélérer leur propre innovation, soit de nouer de nouveaux liens commerciaux ». À plus longue échéance, juge-t-il, de tels outils « ne fonctionnent presque jamais ».

La preuve la plus nette, à ses yeux, tient à la vitesse à laquelle les autres puissances scellent leurs alliances. L'Union européenne a signé le 17 janvier 2026 un accord de partenariat avec le bloc sud-américain du Mercosur — après l'accord politique de décembre 2024 — et conclu dix jours plus tard, le 27 janvier, un accord de libre-échange longtemps enlisé avec l'Inde. Deux textes qui, l'un comme l'autre, laissent les États-Unis de côté.

Pour Gourinchas, la concomitance n'a rien d'un hasard : « D'un coup, en moins d'un an, les deux sont signés. Ce n'est pas une coïncidence. »

Ce réalignement résume sa thèse, qu'il a affinée tout au long de son mandat : le système commercial né de l'après-guerre n'est pas aboli, il est réinitialisé vers une configuration plus multipolaire, teintée de logiques de blocs. Le rapport phare du FMI, en avril 2025, était d'ailleurs intitulé sans détour « Une mondialisation reconfigurée ».

Une conjoncture qui s'assombrit

Cette recomposition se joue sur fond d'affaiblissement cyclique. Dans ses Perspectives de l'économie mondiale d'avril 2026, sous-titrées « L'économie mondiale à l'ombre de la guerre », le FMI tablait sur un ralentissement de la croissance mondiale à 3,1 % en 2026 et 3,2 % en 2027, avec une inflation autour de 4,4 % cette année. Une révision à la baisse par rapport aux 3,3 % prévus en janvier, due pour l'essentiel à l'éclatement d'un conflit au Proche-Orient et à la menace d'une flambée des prix de l'énergie.

Le Fonds l'a dit sans détour : ce dommage est d'origine politique et reste réversible. Sans la guerre, précisait-il, il aurait relevé sa prévision de croissance 2026 à 3,4 %, porté par l'essor des investissements technologiques, par la baisse des taux et par des droits de douane américains inférieurs aux niveaux annoncés. Gourinchas avertissait que les risques penchaient vers le bas :

  • scénario de référence : croissance de 3,1 %, inflation de 4,4 % ;
  • scénario défavorable : croissance ramenée à 2,5 %, inflation à 5,4 % ;
  • scénario sévère : croissance d'environ 2 %, inflation au-dessus de 6 %.

« Je dirais que nous nous situons quelque part entre le scénario de référence et le scénario défavorable », observait-il en avril, mettant en garde : « chaque jour qui passe… nous nous rapprochons du scénario défavorable. »

Un pilier, insiste-t-il, n'a pas bougé : le dollar. « Nous sommes très fermement dans un monde centré sur le dollar », a-t-il déclaré aux journalistes, le FMI ne voyant « que très, très peu » d'indices d'un desserrement de l'emprise de la monnaie américaine sur le commerce, la banque et les réserves — alors même que les routes des échanges se déplacent autour d'elle.

Pourquoi le Grand-Duché y joue plus gros que d'autres

Peu d'économies sont aussi exposées à ces courants que le Luxembourg. Sur la mesure usuelle de l'ouverture commerciale — exportations plus importations rapportées au PIB —, le Grand-Duché est l'économie la plus ouverte du monde, à environ 394 % en 2023 selon les données de la Banque mondiale, contre une moyenne mondiale inférieure à 100 %. Sa prospérité repose sur la circulation des capitaux, des services et des personnes, bien davantage que sur des marchandises transitant par des ports.

La place financière concentre cette exposition. Le Luxembourg est le deuxième domicile de fonds d'investissement au monde après les États-Unis, avec environ 7 600 milliards d'euros d'actifs sous gestion en août 2025 et près de la moitié de la distribution transfrontalière mondiale de fonds, selon les organismes du secteur. Ces fonds sont commercialisés dans des dizaines de juridictions : un monde plus fragmenté, structuré en blocs aux règles, aux systèmes de paiement et aux accès de marché divergents, menace frontalement un modèle bâti sur une portée transfrontalière sans frictions. À l'inverse, un système toujours arrimé au dollar rassure largement une place qui intermédie l'épargne mondiale.

L'exposition humaine est tout aussi marquée. Quelque 229 000 frontaliers entraient au Luxembourg pour y travailler au premier trimestre 2025 — environ 54 % depuis la France, 23 % de Belgique et 23 % d'Allemagne —, soit près de la moitié des emplois salariés, selon le Statec. Ce marché du travail dépend d'une frontière ouverte et d'une Grande Région en bonne santé, l'une comme l'autre sensibles à la manière dont se réorganisent les flux commerciaux et d'investissement en Europe.

Gourinchas passera la main à un successeur encore inconnu lorsqu'il retrouvera, le 1er juillet, l'université de Californie à Berkeley. Sa formule d'adieu — recâblée, pas retirée — n'est, pour le Luxembourg, pas tant une assurance qu'une feuille de route : la question n'est pas de savoir si la mondialisation survit, mais selon les termes de qui elle se reconstruit.

Questions fréquentes

Le FMI prévoit-il une démondialisation ?
Non. Son chef économiste sortant, Pierre-Olivier Gourinchas, soutient au contraire que la mondialisation se transforme plutôt qu'elle ne recule : les échanges se réorientent vers de nouveaux acteurs comme le Mexique ou le Vietnam, sans disparaître.
Pourquoi ce diagnostic compte-t-il particulièrement pour le Luxembourg ?
Le Grand-Duché est l'économie la plus ouverte du monde (environ 394 % du PIB en 2023), le deuxième domicile de fonds d'investissement (environ 7 600 milliards d'euros en août 2025) et emploie quelque 229 000 frontaliers. Un monde fragmenté en blocs menacerait directement ce modèle.
Que prévoit le FMI pour la croissance mondiale en 2026 ?
Dans ses Perspectives d'avril 2026, le FMI table sur une croissance mondiale de 3,1 % en 2026 et 3,2 % en 2027, avec une inflation proche de 4,4 %. C'est une révision à la baisse par rapport aux 3,3 % prévus en janvier, liée au conflit au Proche-Orient.
Le rôle international du dollar est-il remis en cause ?
Selon Gourinchas, non. « Nous sommes très fermement dans un monde centré sur le dollar », a-t-il déclaré, le FMI ne relevant que très peu de signes d'un affaiblissement de la monnaie américaine dans le commerce, la banque et les réserves.
Sources(13)
  1. 1Outgoing IMF chief economist sees risks, shifting trade ties and continued uncertainty on global outlookReuters / Investing.com · investing.com
  2. 2Globalization isn't dead, just 'transformed,' says IMF chief economistAFP / Digital Journal · digitaljournal.com
  3. 3IMF chief economist Gourinchas says global economy remains firmly 'dollar-centered'Reuters / Yahoo Finance · ca.finance.yahoo.com
  4. 4World Economic Outlook, April 2026: Global Economy in the Shadow of WarInternational Monetary Fund · imf.org
  5. 5IMF cuts the outlook for global growth in the fallout from the Iran warPBS NewsHour / AP · pbs.org
  6. 6Pierre-Olivier Gourinchas to Step Down as IMF Economic Counsellor and Director of the Research DepartmentInternational Monetary Fund · imf.org
  7. 7Gourinchas to step down as IMF chief economistCentral Banking · centralbanking.com
  8. 8EU-Mercosur: Council greenlights signature of the comprehensive partnership and trade agreementCouncil of the European Union · consilium.europa.eu
  9. 9EU and India conclude landmark Free Trade AgreementEuropean Commission · ec.europa.eu
  10. 10Luxembourg financial centre records strong growth across sectors in 2025Luxembourg for Finance · luxembourgforfinance.com
  11. 11Investment Funds 2025 – LuxembourgChambers and Partners · practiceguides.chambers.com
  12. 12Luxembourg Trade openness – data, chartTheGlobalEconomy.com (World Bank data) · theglobaleconomy.com
  13. 13Domestic payroll employment: Q1 2025STATEC (Luxembourg Statistics Portal) · statistiques.public.lu

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