Énergie et climat
Canicule : EDF arrête des réacteurs, Cattenom continue de produire sur la Moselle
La canicule de fin juin a contraint EDF à brider ses réacteurs pour épargner les rivières surchauffées. Aux portes du Luxembourg, la centrale contestée de Cattenom n'a pas faibli — pour l'instant.
Par Marc Weber · · 5 min de lecture

Quelques degrés de trop dans l'eau d'un fleuve, et c'est tout un parc nucléaire qui vacille. La vague de chaleur qui a écrasé l'Europe à la fin du mois de juin a soumis le système électrique français à l'une de ses épreuves les plus rudes depuis des années — et braqué les projecteurs sur la grappe de tours aéroréfrigérantes qui se dresse à quelques kilomètres seulement de la frontière sud-est du Luxembourg.
À mesure que la température des rivières grimpait vers ses plafonds réglementaires, l'électricien public EDF a purement et simplement arrêté trois réacteurs et bridé plusieurs autres, plutôt que de rejeter une eau trop chaude dans les cours d'eau de l'Hexagone. Au 26 juin, la capacité perdue atteignait environ 8,7 % du parc nucléaire, selon EDF — soit quelque 5,5 gigawatts sur les 63 GW installés.
La centrale qui inquiète tant le Grand-Duché, Cattenom, n'en faisait pas partie. Cette semaine encore, elle produisait sur la Moselle — et le gestionnaire du réseau lui a même demandé de rester en service. Mais les mêmes règles thermiques qui ont mis à l'arrêt des réacteurs ailleurs pèsent sur elle, et l'épisode ravive une querelle vieille de plusieurs décennies que le Luxembourg n'a jamais voulu enterrer.
Trois fleuves, trois arrêts
Le 24 juin a été la journée la plus chaude que la France ait connue depuis le début des relevés nationaux, en 1947 : l'indicateur thermique national a frôlé les 30 °C (29,8 °C) et un pic de 44,3 °C a été enregistré à Pissos, dans le Sud-Ouest, selon Météo-France, des chiffres rapportés notamment par Al Jazeera. Des dizaines de départements — 54 au total — ont été placés en vigilance rouge canicule.
Les centrales nucléaires françaises puisent l'eau des rivières pour refroidir leurs condenseurs et la restituent réchauffée de quelques degrés. Pour préserver la vie aquatique, la réglementation plafonne la température de ce rejet — et celle du fleuve lui-même. Quand ces seuils approchent, EDF agit : un réacteur de Golfech, sur la Garonne, a été mis à l'arrêt entre le 22 et le 23 juin, suivi le 25 juin par des tranches du Bugey, sur le Rhône, et de Nogent-sur-Seine, où la Seine doit rester sous les 28 °C en moyenne et ne pas se réchauffer de plus de 3 °C en aval. La production a aussi été réduite à Chooz, Saint-Alban et au Blayais. Conjuguées à l'envolée de la climatisation et à un vent faible, ces restrictions ont propulsé les prix de gros de l'électricité à leurs plus hauts niveaux depuis des années.
Le gendarme du nucléaire français, l'ASNR, a souligné que la situation restait maîtrisable, loin des dérogations d'urgence accordées par le passé. « On est encore loin d'une demande de dérogation », a déclaré le 26 juin à l'Agence France-Presse Rémy Catteau, directeur des installations nucléaires de l'autorité — un contraste avec l'été 2022, lorsque EDF avait obtenu l'autorisation temporaire de continuer à rejeter une eau plus chaude.
Le verrou des 28 °C sur la Moselle
Mis en service entre 1986 et 1992 à environ 22 kilomètres en amont du Luxembourg, les quatre réacteurs de 1 300 mégawatts de Cattenom prélèvent chaque année près de 890 millions de mètres cubes d'eau dans la Moselle. Ils fonctionnent sous leurs propres contraintes : la centrale ne peut réchauffer le fleuve de plus de 1,5 °C, et la Moselle ne doit pas dépasser 28 °C en aval.
Lorsque la rivière chauffe, EDF dispose de plusieurs marges avant de devoir baisser la production :
- le lac de Mirgenbach, plan d'eau de 95 hectares accolé à la centrale, qui retient environ 7,3 millions de mètres cubes pouvant être remis en circulation pour soulager les prélèvements dans le fleuve ;
- le réservoir de Pierre-Percée, plus en amont en Meurthe-et-Moselle, dont les lâchers peuvent soutenir le débit de la Moselle en période d'étiage.
Ce n'est qu'à défaut que Cattenom doit réduire sa puissance ou s'arrêter durant les pics de chaleur — la séquence de dernier recours que le ministre luxembourgeois de l'Environnement, Serge Wilmes, avait détaillée devant la Chambre l'an dernier. Jusqu'ici, la marge a tenu. Lors de la canicule de l'été précédent, la Moselle avait atteint 28 °C le 2 juillet 2025 à la station allemande de Palzem sans entraîner d'arrêt à Cattenom, a rappelé le gouvernement. Cette semaine, le gestionnaire RTE est allé plus loin : il a demandé à EDF de garantir la disponibilité d'au moins dix réacteurs — dont Cattenom — les 27 et 28 juin pour stabiliser le réseau.
« La France dispose de capacités de production suffisantes pour couvrir la demande d'électricité, y compris en cas d'indisponibilités de certains moyens de production », a indiqué RTE.
Un bras de fer que le Grand-Duché ne lâche pas
Pour le Luxembourg, la résistance de Cattenom à la chaleur n'est que le dernier épisode d'un affrontement antérieur au débat climatique. Le Grand-Duché milite depuis des années pour la fermeture de la centrale, invoquant son âge, des incidents à répétition et son implantation sur un bassin versant partagé, à une vingtaine de kilomètres à peine.
Le différend se durcit à l'approche des 40 ans pour lesquels les réacteurs avaient été conçus à l'origine, le premier atteignant ce seuil dès 2026. EDF veut prolonger leur exploitation bien au-delà ; le gouvernement luxembourgeois, sur l'avis de sa division de la radioprotection, s'oppose formellement à la prolongation des installations « à haut risque » comme Cattenom, Tihange et Doel, et réclame le contrôle des quatre réacteurs face au type de corrosion qui a déjà immobilisé une tranche. L'été dernier, 27 communes luxembourgeoises avaient rejoint une alliance contre la centrale.
Rien de tout cela ne change l'image immédiate : au plus fort de la chaleur de juin 2026, Cattenom a continué de produire tandis que d'autres réacteurs s'effaçaient ailleurs en France. Mais la canicule met en lumière l'impasse que le Grand-Duché ne cesse de pointer — un parc de réacteurs des années 1980, posé sur un fleuve qui se réchauffe, à qui l'on demande de durer davantage dans un climat que ses concepteurs n'avaient jamais anticipé.
Questions fréquentes
- Cattenom a-t-elle été arrêtée pendant la canicule de juin 2026 ?
- Non. Contrairement à des réacteurs de Golfech, du Bugey et de Nogent-sur-Seine, Cattenom a continué de produire. Le gestionnaire de réseau RTE a même demandé à EDF de garantir sa disponibilité les 27 et 28 juin pour stabiliser le réseau.
- Pourquoi EDF arrête-t-elle des réacteurs en cas de canicule ?
- Les centrales prélèvent l'eau des rivières pour refroidir leurs condenseurs et la rejettent plus chaude. La réglementation plafonne la température du rejet et du cours d'eau pour protéger la vie aquatique. Quand ces seuils approchent, EDF réduit la puissance ou arrête les tranches concernées.
- Quelles sont les limites thermiques propres à Cattenom ?
- La centrale ne peut réchauffer la Moselle de plus de 1,5 °C, et le fleuve ne doit pas dépasser 28 °C en aval. Pour éviter d'en arriver à une baisse de production, EDF peut mobiliser le lac de Mirgenbach (95 ha, ≈7,3 millions de m³) et des lâchers du réservoir de Pierre-Percée.
- Pourquoi le Luxembourg veut-il fermer Cattenom ?
- Le Grand-Duché invoque l'âge de la centrale, des incidents répétés et sa position sur un bassin versant partagé à une vingtaine de kilomètres. Il s'oppose à la prolongation des réacteurs au-delà de 40 ans, le premier atteignant ce seuil en 2026, et 27 communes ont rejoint une alliance contre le site.
Sources(12)
- 1La canicule réduit la production du parc nucléaire de 8,7%, indique EDF (AFP)Connaissance des Énergies / AFP · connaissancedesenergies.org
- 2France heatwave: Rising river temperatures trigger shutdown of nuclear reactorsEuronews · euronews.com
- 3Reactors Shut Down As France's Nuclear Output Hit By European HeatwaveNucNet · nucnet.org
- 443C heat cuts 6% of French nuclear capacity, more curbs possibleMontel News · montelnews.com
- 5Réchauffement de la Moselle : comment la centrale nucléaire de Cattenom s'adapte ?Le Quotidien · lequotidien.lu
- 6Été chaud : la température de la Moselle est montée jusqu'à 28°C cet étéL'essentiel · lessentiel.lu
- 7Europe's extreme heat is shutting down power plantsMIT Technology Review · technologyreview.com
- 8France records hottest-ever day as 40 drown trying to escape heatwaveAl Jazeera · aljazeera.com
- 9Cattenom Nuclear Power PlantWikipedia · en.wikipedia.org
- 10Luxembourg Voices Concerns over Potential Life Extension of Cattenom Nuclear Power PlantChronicle.lu · chronicle.lu
- 11Le gouvernement confirme son opposition à la prolongation de la centrale de CattenomLe Quotidien · lequotidien.lu
- 12Nucléaire : 27 communes du Luxembourg veulent faire fermer CattenomL'essentiel · lessentiel.lu



