Gouvernance du football

Quand une Luxembourgeoise dressait, au Conseil de l'Europe, le réquisitoire contre la FIFA d'Infantino

Pendant que le Mondial 2026 se déploie en Amérique du Nord, les mises en garde d'Anne Brasseur, ancienne présidente de l'Assemblée du Conseil de l'Europe, gardent une singulière actualité.

Par Marc Weber · · 5 min de lecture

L'hémicycle de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe au Palais de l'Europe, à Strasbourg.
L'hémicycle de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, au Palais de l'Europe à Strasbourg, où furent débattus les rapports d'Anne Brasseur sur la gouvernance du football. Image d'illustration générée par intelligence artificielle. Illustration générée par IA — Status

Le Mondial 2026 n'a que quelques semaines, et son maître de cérémonie est partout. Gianni Infantino, président de la FIFA, enchaîne les stades des États-Unis, du Mexique et du Canada, défend son tournoi contre les critiques sur les visas et les refus d'entrée, et savoure la plus grande scène du football mondial. Pourtant, la contestation institutionnelle la plus frontale qu'ait jamais affrontée sa présidence porte toujours le nom d'une femme politique du Grand-Duché.

Anne Brasseur, figure du Parti démocratique luxembourgeois et ancienne présidente de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE), a consacré des années à réclamer une réforme de l'instance qui gouverne le football planétaire. Dans un rapport adopté en 2018 par cette assemblée, qui réunit les parlementaires des États membres du Conseil de l'Europe, elle accusait la FIFA remodelée par Infantino de ressembler, à s'y méprendre, à l'organisation gangrenée par les scandales qu'il avait promis de remplacer.

De Strasbourg, l'avertissement d'une réformatrice

Née à Luxembourg en 1950, Anne Brasseur a été ministre de l'Éducation, de la Formation professionnelle et des Sports du Grand-Duché de 1999 à 2004, dans le gouvernement de Jean-Claude Juncker. En 2014, elle devient la deuxième femme seulement à diriger l'APCE, cette institution strasbourgeoise qui scrute la démocratie, les droits humains et l'État de droit à l'échelle du continent.

Son engagement face à la crise de gouvernance du football est antérieur à Infantino. En mai 2015, quelques jours après l'arrestation par la police suisse de hauts dirigeants de la FIFA à Zurich, dans le cadre d'une enquête anticorruption pilotée par les États-Unis, Brasseur — alors présidente de l'APCE — pressait l'organisation d'affronter ses problèmes plutôt que de les maquiller. Il était, disait-elle, « temps de crever l'abcès », appelant de ses vœux « une FIFA réformée, capable de défendre l'éthique sportive et les droits humains, à commencer par le Qatar ».

C'était le crépuscule de l'ère Sepp Blatter. Le dirigeant suisse démissionnait quelques jours plus tard ; Infantino, son ancien collègue à l'UEFA, l'instance européenne du football, était élu président de la FIFA en février 2016 sur la promesse d'une rupture nette. Le verdict que Brasseur rendra deux ans plus tard tient en une phrase : la rupture n'a pas eu lieu.

Le rapport de 2018 qui visait Infantino nommément

Rapporteure de la commission de la culture de l'APCE, Anne Brasseur signe un rapport intitulé Pour une bonne gouvernance du football, débattu à Strasbourg le 24 janvier 2018. Son accusation centrale : les organes censés tenir la direction de la FIFA pour responsable de ses actes avaient été discrètement dépouillés de leur indépendance — parmi eux la commission d'audit et de conformité, les deux chambres de la commission d'éthique et la commission de gouvernance.

Elle pointait notamment le limogeage brutal, lors du congrès de la FIFA de 2017 à Bahreïn, des présidents de ses principaux organes de contrôle : le juge d'éthique Hans-Joachim Eckert, l'enquêteur d'éthique Cornel Borbély et le responsable de la gouvernance Miguel Maduro, dans une vague de départs qui emporta 13 des 15 membres de la commission d'éthique. L'indépendance des organes de surveillance de la FIFA, écrivait-elle, « ne semble pas garantie », avant d'exposer crûment la mécanique à l'œuvre :

En moins d'un an, les quatre présidents des principaux organes de surveillance de la FIFA ont été remplacés... le sentiment général est que le Conseil de la FIFA, et M. Infantino en particulier, souhaitaient se débarrasser de personnes susceptibles de les embarrasser.

Brasseur reprochait à Infantino sa « microgestion » et soulignait le nombre élevé de responsables écartés depuis son élection. Ses recommandations étaient concrètes :

  • rendre une réelle indépendance aux commissions d'éthique, d'audit et de gouvernance de la FIFA ;
  • ancrer la gouvernance du sport dans la démocratie, les droits humains et l'État de droit ;
  • créer un observatoire indépendant chargé de surveiller la gouvernance du football, sans pour autant gouverner le sport lui-même.

La FIFA a riposté — et perdu le vote

L'instance n'a pas encaissé la critique en silence. À la veille du débat, elle fit circuler auprès des parlementaires un mémo de onze pages intitulé Bonne gouvernance à la FIFA : un exposé des faits, balayant certaines conclusions de Brasseur comme de simples « rumeurs » et « suppositions personnelles », et qualifiant des pans entiers de son rapport d'« incomplets, lacunaires, voire franchement erronés », selon les récits d'Inside World Football et de l'organisation de veille Play the Game.

Le lobbying échoua. L'Assemblée adopta le rapport par 131 voix contre cinq — l'un des verdicts les plus tranchants jamais rendus par une instance intergouvernementale sur la manière dont Infantino tient les rênes du jeu.

Pourquoi cela résonne aujourd'hui

Les interventions d'Anne Brasseur appartiennent à 2015 et 2018, non au tournoi en cours. Mais les questions qu'elle soulevait — la reddition de comptes, l'indépendance, les droits humains — structurent encore une large part des critiques adressées à la FIFA en 2026.

Le Mondial à 48 équipes, lancé le 11 juin sur trois pays, a suscité les mises en garde de Human Rights Watch, qui estimait que l'événement débuterait « dans un climat de peur », et d'Amnesty International, inquiète du sort réservé aux migrants, aux personnes LGBT et aux journalistes. Infantino, qui a décerné en décembre 2025 au président américain Donald Trump un « Prix FIFA de la paix » inédit, a résisté aux pressions l'invitant à user du poids de l'institution sur les politiques des États hôtes. Défendant le choix des États-Unis face aux litiges sur les visas et aux refus d'entrée, il a martelé que la FIFA ne pouvait jouer les arbitres politiques : « Nous ne sommes pas les rois du monde qui pourraient gouverner les gouvernements, a-t-il déclaré. Nous sommes une organisation sportive. »

L'ironie n'échappe pas aux observateurs de Strasbourg. L'institution qui réprimanda jadis Infantino a depuis annoncé une coopération avec la FIFA sur les droits humains, le président de l'instance ayant rencontré le secrétaire général du Conseil de l'Europe, Alain Berset. Pour Anne Brasseur, retirée de longue date de la première ligne politique, l'essentiel de son avertissement demeure consigné noir sur blanc : les réformes du football mondial ne seraient pas jugées sur leurs annonces, mais sur la question de savoir si les gardiens chargés de les faire respecter conservaient, ou non, leurs crocs.

Questions fréquentes

Qui est Anne Brasseur ?
Née à Luxembourg en 1950, membre du Parti démocratique (DP), elle fut ministre de l'Éducation, de la Formation professionnelle et des Sports du Luxembourg de 1999 à 2004, puis présidente de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe de 2014 à 2016, deuxième femme à occuper ce poste.
Que reprochait son rapport de 2018 à la FIFA d'Infantino ?
Le rapport « Pour une bonne gouvernance du football » accusait Infantino d'avoir miné l'indépendance des organes de contrôle de la FIFA — commissions d'éthique, d'audit et de gouvernance — citant le remplacement de leurs présidents en moins d'un an. Adopté par 131 voix contre 5, il dénonçait aussi sa « microgestion ».
Anne Brasseur s'est-elle exprimée sur le Mondial 2026 ?
Aucune déclaration récente d'Anne Brasseur sur le Mondial 2026 n'est documentée ; elle s'est retirée de la première ligne politique. Les inquiétudes actuelles sur le tournoi émanent de Human Rights Watch et d'Amnesty International, tandis que Gianni Infantino défend la FIFA comme « une organisation sportive ».
Sources(11)
  1. 1European politicians demand radical change of sports governancePlay the Game · playthegame.org
  2. 2FIFA lobbies new friends at PACE to kill Brasseur report but are slaughtered by the voteInside World Football · insideworldfootball.com
  3. 3Anne Brasseur: 'To be credible, FIFA must lance the boil and overhaul its governance'Parliamentary Assembly of the Council of Europe (PACE) · pace.coe.int
  4. 4Good football governance (report, fileid 24284)Parliamentary Assembly of the Council of Europe · assembly.coe.int
  5. 5Anne Brasseur: FIFA must overhaul its governanceHumanRightsEurope / Council of Europe · humanrightseurope.coe.int
  6. 6Infantino's FIFA: Ten years of power, politics, and so-called ethicsPlay the Game (Stanis Elsborg, 13 April 2026) · playthegame.org
  7. 7FIFA's Infantino defends US as World Cup host amid visa row, entry denialsAl Jazeera (11 June 2026) · aljazeera.com
  8. 82026 World Cup: Tournament Will Kick Off in Climate of FearHuman Rights Watch (27 April 2026) · hrw.org
  9. 9Humanity Must Win: Defending Rights, Tackling Repression at the 2026 FIFA World CupAmnesty International (2026) · amnesty.org
  10. 10Anne BrasseurWikipedia · en.wikipedia.org
  11. 11FIFA and the Council of Europe to promote human rightsCouncil of Europe (Portal) · coe.int

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