Défense européenne
Réarmement européen : Ankara frappe à la porte du fonds SAFE, l'UE se divise
La Turquie veut entrer dans SAFE, le fonds de prêts de 150 milliards d'euros de l'UE, et dans ses marchés d'armement communs. Athènes et Nicosie verrouillent la porte ; Berlin, Rome et Madrid plaident pour un rapprochement.
Par Camille Reuter · · 6 min de lecture

C'est l'offensive diplomatique la plus déterminée qu'Ankara ait jamais menée pour se glisser à l'intérieur de la nouvelle machinerie budgétaire de défense de l'Union européenne. La Turquie teste ainsi jusqu'où une Europe qui se réarme est prête à ouvrir sa base industrielle à un allié de l'OTAN aussi puissant qu'encombrant sur le plan politique. Au cœur du contentieux : SAFE — Security Action for Europe —, ce fonds de 150 milliards d'euros de prêts à taux préférentiels destinés aux achats d'armes en commun, et la question de savoir si les fabricants de drones et les chantiers navals turcs pourront s'y brancher.
L'enjeu déborde largement la Méditerranée orientale. Pour la première fois, l'Union mobilise sa capacité d'emprunt collective au service des dépenses militaires, et les règles qui désignent les fournisseurs autorisés deviennent l'épreuve de vérité de sa stratégie de sécurité d'après-guerre en Ukraine. Que la Turquie, membre de l'OTAN mais non de l'UE, puisse ou non puiser dans cette enveloppe pèse directement sur la manière dont le continent — y compris de petits États comme le Luxembourg, en pleine montée en puissance budgétaire — organise un effort de réarmement chiffré, sur le papier, à plus de 800 milliards d'euros.
Ce que réclame Ankara
Les dirigeants turcs ont plaidé leur cause publiquement et à plusieurs reprises. Le président Recep Tayyip Erdoğan martèle qu'il n'existe pas de sécurité européenne sans son pays. Quant au ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan, il affirmait en novembre 2025 que la Turquie, en tant qu'alliée de l'OTAN, « apporte une contribution déterminante à la sécurité de l'Europe » et devait être associée aux initiatives de défense de l'UE, « y compris le mécanisme SAFE ».
Il y a longtemps que le temps est venu pour l'Europe d'inclure la Türkiye dans son mécanisme de défense et de sécurité existant.
Concrètement, Ankara poursuit deux objectifs : accéder aux marchés d'armement financés par SAFE, afin que ses entreprises puissent vendre dans les nouveaux circuits d'achat de l'UE, et obtenir une place plus large dans la planification de défense du bloc. La Turquie n'est plus un simple acheteur d'armes : son industrie est devenue un exportateur sérieux de drones armés, de véhicules blindés et de bâtiments de guerre, et plusieurs gouvernements européens y voient désormais une source de capacités qu'ils ne sauraient produire eux-mêmes rapidement.
Comment fonctionne réellement le fonds
Adopté le 27 mai 2025, SAFE autorise la Commission européenne à lever jusqu'à 150 milliards d'euros sur les marchés de capitaux, adossés au budget de l'UE, puis à les reprêter aux États pour des projets de défense communs. Le dispositif est toutefois restrictif par construction :
- Seuls les États membres de l'UE peuvent emprunter au titre de SAFE. Dix-neuf en ont fait la demande ; le 11 février 2026, le Conseil a débloqué une première vague d'environ 38 milliards d'euros pour huit d'entre eux — Belgique, Bulgarie, Danemark, Espagne, Croatie, Chypre, Portugal et Roumanie.
- Le matériel acheté avec ces prêts doit être très majoritairement européen : pas plus de 35 % du coût des composants d'un produit ne peut provenir de l'extérieur de l'UE, des États de l'EEE-AELE ou de l'Ukraine.
- Les entreprises des autres pays tiers ne peuvent participer à conditions égales que si leur gouvernement conclut un accord bilatéral de participation avec l'UE — ce qui suppose à la fois un partenariat de sécurité et de défense et l'aval unanime des Vingt-Sept.
C'est sur ce dernier obstacle que la candidature turque s'est enrayée. Le Canada a été le premier pays tiers à le franchir : les États membres ont validé son accord en décembre 2025 et le Conseil l'a conclu le 15 juin 2026. La Turquie, elle, a sollicité un accès renforcé, mais la Commission a fait savoir qu'elle ne pouvait traiter la demande d'Ankara — pas plus que celle de la Corée du Sud — avant l'échéance, et la Turquie n'a jamais été invitée à négocier. Des analystes de l'IISS et du centre de réflexion grec ELIAMEP relèvent que, plutôt que de provoquer un vote clivant, Bruxelles a de fait choisi de ne pas porter le dossier turc, préservant l'unité au lancement de SAFE.
Un bloc incapable de s'accorder
L'impasse tient, au fond, à la règle de l'unanimité, qui confère à la Grèce et à Chypre un véritable droit de veto sur tout accord avec Ankara. Le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis subordonne tout accès au retrait préalable de la résolution parlementaire de 1995 menaçant la Grèce de guerre si elle étendait ses eaux territoriales en mer Égée.
« Si la Turquie souhaite rejoindre les instruments de financement de l'UE, les préoccupations de la Grèce et de Chypre doivent être prises en compte », a déclaré M. Mitsotakis. « Trente ans après, le casus belli doit être retiré de la table. »
Chypre, dont la position aurait été formellement reprise par l'UE en octobre 2025, fonde son objection sur la présence militaire turque persistante dans le nord de l'île. Le président Nikos Christodoulides estime qu'aucun « pays tiers qui occupe des territoires ou menace la sécurité d'États membres ne peut, en aucune circonstance, participer » aux instruments de défense de l'UE. La France, elle aussi, se montre réticente.
D'autres capitales tirent dans le sens inverse. L'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et la Finlande sont favorables à une coopération industrielle approfondie ; et là où SAFE est bloqué, les gouvernements le contournent. Le Royaume-Uni a accepté fin 2025 de vendre à la Turquie vingt chasseurs Eurofighter Typhoon ; en avril 2026, Airbus et Turkish Aerospace Industries ont signé un accord pour fournir des avions d'entraînement Hürjet à l'Espagne. Ankara prend par ailleurs part à l'initiative European Sky Shield, pilotée par Berlin — de sorte que la Turquie est, dans les faits, déjà tissée dans le réarmement européen alors même qu'elle reste écartée de son financement.
Côté turc, on relativise le camouflet. Le ministre de la Défense Yaşar Güler a confié, lors d'une réunion d'évaluation en décembre 2025, que son pays « n'accordait pas grande importance » à son intégration dans SAFE, prédisant que des États européens à court de munitions finiraient de toute façon par frapper à sa porte.
Pourquoi cela dépasse Bruxelles
Pour les petits membres, la querelle n'a rien d'abstrait. Le Luxembourg s'est engagé à porter ses dépenses de défense à 2 % de son revenu national brut d'ici 2030 — de 696 millions d'euros en 2024 à environ 1,46 milliard — et ne figurait pas parmi les huit premiers emprunteurs de SAFE. Comme ses pairs, le Grand-Duché doit décider d'où viendra le matériel qu'il achète, et si le « Buy European » doit désigner l'Europe seule ou un cercle plus large de fournisseurs de confiance.
C'est la question de fond que SAFE a fait surgir au grand jour. Une Europe qui se réarme a besoin d'une échelle, d'une rapidité et d'une profondeur industrielle dont elle ne dispose pas encore. La Turquie en offre une partie — mais à des conditions qu'un bloc divisé n'a, jusqu'ici, pas su accepter. La façon dont Bruxelles tranchera la tension entre nécessité stratégique et contentieux politique façonnera non seulement sa relation avec Ankara, mais l'architecture même de la défense européenne pour les années à venir.
Questions fréquentes
- Qu'est-ce que le fonds SAFE de l'Union européenne ?
- SAFE (Security Action for Europe) est un instrument de l'UE, adopté le 27 mai 2025, qui prévoit jusqu'à 150 milliards d'euros de prêts adossés au budget européen pour financer des achats de défense communs entre États membres. Il s'inscrit dans le plan ReArm Europe / Readiness 2030, qui vise à mobiliser plus de 800 milliards d'euros.
- Pourquoi la Turquie ne peut-elle pas adhérer à SAFE ?
- Seuls les États membres de l'UE peuvent emprunter. Un pays tiers comme la Turquie ne peut participer à conditions égales qu'au moyen d'un accord bilatéral, soumis à l'unanimité des Vingt-Sept. La Grèce et Chypre, qui disposent d'un droit de veto, s'y opposent ; la Commission n'a par ailleurs pas traité la demande d'Ankara avant l'échéance.
- Quelle est la position du Luxembourg ?
- Le Luxembourg ne figurait pas parmi les huit premiers bénéficiaires des prêts SAFE débloqués le 11 février 2026. Le Grand-Duché s'est engagé à porter ses dépenses de défense à 2 % de son revenu national brut d'ici 2030, passant d'environ 696 millions d'euros en 2024 à près de 1,46 milliard.
Sources(17)
- 1What is Security Action for Europe (SAFE)?Council of the EU (Consilium) · consilium.europa.eu
- 2SAFE | Security Action for EuropeEuropean Commission, Defence Industry and Space · defence-industry-space.ec.europa.eu
- 3EU approves €38bn in first defence investments under €150bn SAFE schemeEuronews · euronews.com
- 4SAFE: Council clears path for financial assistance to eight member states and concluding the Canada agreementCouncil of the EU (Consilium) · consilium.europa.eu
- 5SAFE: Council concludes agreement with CanadaCouncil of the EU (Consilium) · consilium.europa.eu
- 6Commission approves first wave of defence funding for eight Member States under SAFEEuropean Commission · ec.europa.eu
- 7Time for EU to include Türkiye in security mechanisms: ErdoganHürriyet Daily News · hurriyetdailynews.com
- 8Türkiye's full inclusion in EU defense efforts vital for Europe's peace, security: President ErdoganAnadolu Agency · aa.com.tr
- 9Turkey Pushes To Join EU Defence Fund, Greece Threatens VetoThe European Conservative · europeanconservative.com
- 10Turkish defense minister downplays SAFE bid, says Europe will turn to Türkiye when neededTürkiye Today · turkiyetoday.com
- 11Mitsotakis on Turkey: You Can't Vie for SAFE Funding While Threatening an EU MemberTo Vima · tovima.com
- 12Cyprus' position on Turkish involvement in Safe programme 'adopted' by EU, Christodoulides saysCyprus Mail · cyprus-mail.com
- 13Turkey Set to Miss Deadline for Inclusion in EU's SAFE Defense MechanismGreek City Times · greekcitytimes.com
- 14Turkey pushes for larger role in Europe's defense as Trump questions NATODefense News · defensenews.com
- 15Turkey's Defence Industry and the EU SAFE RegulationELIAMEP · eliamep.gr
- 16The SAFE Regulation and Its Implications for Non-EU Defence SuppliersIISS · iiss.org
- 17Luxembourg Details Plans to Raise Defence Spending to 2% of GNI by 2030Chronicle.lu · chronicle.lu
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