Bras de fer transatlantique
Vins et champagnes : Trump brandit la menace d'une surtaxe de 100 % pour faire plier la taxe GAFA
À quelques heures du G7 organisé par Emmanuel Macron, le président américain conditionne le sort des bouteilles françaises à l'abandon de l'impôt de 3 % sur les géants du numérique.
Par Marc Weber · · 6 min de lecture

C'est par une bouteille que le président américain a choisi de rouvrir les hostilités. À quelques heures d'un sommet du G7 organisé par Emmanuel Macron, Donald Trump a menacé d'imposer une surtaxe douanière de 100 % sur l'intégralité des vins et champagnes français, à moins que Paris ne renonce à l'impôt qu'elle prélève sur les grands groupes technologiques américains. Une mise en demeure qui rouvre, d'un coup, un contentieux transatlantique que l'on croyait assoupi.
L'avertissement a été lancé lundi 15 juin au New York Post, alors que le locataire de la Maison-Blanche s'apprêtait à rejoindre Évian-les-Bains, sur la rive sud du Léman, pour la réunion du G7. Trump a explicitement adossé sa menace à la taxe française sur les services numériques — ce prélèvement de 3 % sur les recettes du secteur que Washington dénonce de longue date comme discriminatoire envers ses champions.
Je lui ai demandé de ne pas taxer les entreprises américaines, et si elles le font, je n'ai pas d'autre choix que d'appliquer un droit de douane de 100 % sur tous les champagnes et tous les vins en provenance de France.
« Macron n'a qu'à supprimer cette taxe, et il n'aurait pas ce genre de pression », a ajouté le président américain. La sanction ferait plus que doubler la facture des exportateurs français, déjà soumis à un droit de douane de 15 % sur les vins et spiritueux au titre de la trêve commerciale conclue l'an dernier entre l'Union européenne et Washington.
Une taxe née en 2019, un irritant permanent
La France a instauré sa taxe sur les services numériques en 2019, et celle-ci empoisonne depuis les relations avec Washington. Le dispositif repose sur trois piliers :
- un taux de 3 % appliqué aux recettes réalisées en France sur les services numériques visés ;
- un périmètre réservé aux entreprises dépassant 750 millions d'euros de chiffre d'affaires numérique mondial et 25 millions d'euros en France ;
- un ciblage qui pèse surtout sur des groupes américains — Google, Apple, Facebook et Amazon —, d'où le surnom de « taxe GAFA ».
La querelle est antérieure au second mandat de Trump. Dès 2019, le représentant américain au commerce avait ouvert une enquête au titre de la fameuse section 301 et envisagé des droits pouvant atteindre 100 % sur environ 2,4 milliards de dollars de produits français — du champagne au fromage en passant par la maroquinerie. Ces droits avaient finalement été fixés à 25 %, ramenés à un périmètre plus étroit, puis suspendus pour laisser place aux négociations fiscales mondiales menées à l'OCDE. La nouvelle salve ressuscite ce chiffre maximaliste — au moment précis où les parlementaires français, qui ont voté fin 2025 un net relèvement du prélèvement, en débattent l'avenir. Le gouvernement minoritaire a fait savoir qu'il comptait faire annuler cette hausse.
Macron campe sur ses positions
Le chef de l'État français n'a rien cédé. Au micro de TF1, il a présenté cette taxe non comme une monnaie d'échange, mais comme une affaire de souveraineté juridique européenne, prévenant qu'un nouveau droit sur le vin enfreindrait l'accord scellé en 2025 par ses partenaires européens avec Washington.
« Cette taxe sur les services numériques, ce sont les Européens qui l'ont décidée et plusieurs pays l'ont mise en œuvre. Elle fait partie de notre droit. Ce n'est pas aux États-Unis de décider du droit français et européen. »
Côté vignerons, déjà éprouvés, on a plaidé pour l'apaisement plutôt que pour l'escalade. Gabriel Picard, qui préside la fédération des exportateurs français de vins et spiritueux, a appelé de ses vœux une « relation commerciale équilibrée et constructive entre la France et les États-Unis ». Ses adhérents ont de quoi s'inquiéter : les exportations vers les États-Unis ont chuté d'environ 21 % en valeur, à quelque 3 milliards d'euros en 2025, et l'Amérique reste le premier débouché du secteur, absorbant près d'un cinquième de tout ce que la filière expédie à l'étranger. Au total, les exportations françaises ont reculé d'environ 8 %, à 14,3 milliards d'euros — un plus bas pluriannuel — plombées notamment par les menaces douanières, dont un chiffre de 200 % évoqué par Trump pas plus tard qu'en janvier.
Un risque qui dépasse les vignobles
Pour spectaculaire qu'elle soit, l'affaire ne concerne pas que Bordeaux ou la Champagne : la France ne peut répondre seule. Au titre de la politique commerciale commune, le commerce relève de la compétence exclusive de la Commission européenne, qui négocie et riposte au nom des vingt-sept États membres. La menace sur le vin devient ainsi autant un test de la défense commerciale collective que de la diplomatie française.
La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, avait arraché à Trump un plafond de 15 % sur la quasi-totalité des biens européens, à Turnberry, en Écosse, en juillet 2025 — l'accord même qu'une surtaxe de 100 % sur le vin violerait, selon Macron. Bruxelles conserve par ailleurs des armes plus lourdes, dont l'instrument anti-coercition, ce « bazooka commercial » jamais utilisé qui permettrait de restreindre l'accès américain au commerce, aux services et aux marchés publics européens si l'UE estimait que Washington use des droits de douane pour infléchir le droit interne d'un État membre. L'employer contre les États-Unis serait inédit et politiquement explosif.
Pourquoi le Luxembourg est concerné
La dispute a beau se nouer autour des vignobles français, ses enjeux irriguent tout le marché unique — le Luxembourg compris. Membre de l'UE, le Grand-Duché ne dispose d'aucun levier douanier national : il dépend entièrement de la réponse de la Commission, et sa voix passe par le Conseil, à Bruxelles, plutôt que par un quelconque canal bilatéral avec Washington.
Cela compte davantage pour lui que pour la plupart de ses voisins. Le pays figure parmi les économies les plus ouvertes au commerce de l'Union, avec des flux transfrontaliers qui éclipsent la taille de son marché intérieur ; une nouvelle spirale tarifaire entre Washington et Bruxelles menacerait donc ses exportateurs bien au-delà du rayon des boissons. Le Luxembourg a aussi sa propre mise, modeste mais symbolique, dans le produit au cœur du litige : les coteaux en terrasses de sa vallée de la Moselle produisent vins tranquilles et crémant, une filière de niche qui, comme la française, se trouverait du mauvais côté de toute escalade.
Trump ira-t-il au bout ? Rien n'est moins sûr. Sa méthode consiste à brandir des droits prohibitifs avant de les troquer en négociation, et le lobby viticole français mise sur la désescalade. Mais tant que le différend fiscal n'est pas tranché, que la trêve européenne n'a qu'un an et qu'une Commission soucieuse de la préserver retient son souffle, la bouteille de champagne redevient une monnaie d'échange dans une bataille qui se joue, au fond, sur la manière dont l'Europe taxe la tech américaine.
Questions fréquentes
- Qu'est-ce que la taxe GAFA que Trump veut faire supprimer ?
- Il s'agit de la taxe française sur les services numériques, en vigueur depuis 2019. Elle prélève 3 % sur les recettes réalisées en France par les grandes entreprises du numérique dépassant 750 millions d'euros de chiffre d'affaires mondial et 25 millions en France. Elle pèse surtout sur des groupes américains comme Google, Apple, Facebook et Amazon.
- Pourquoi le Luxembourg est-il concerné par ce différend franco-américain ?
- En tant que membre de l'UE, le Luxembourg n'a aucun levier douanier national : le commerce est une compétence exclusive de la Commission européenne, qui négocie pour les vingt-sept. Économie parmi les plus ouvertes de l'Union, le Grand-Duché serait exposé à toute spirale tarifaire, et il possède en outre une petite filière vinicole sur la Moselle (vins tranquilles et crémant).
- Les vins français sont-ils déjà taxés aux États-Unis ?
- Oui. Depuis l'accord UE-États-Unis conclu à Turnberry en juillet 2025, les vins et spiritueux européens subissent un droit de douane américain de 15 %. La surtaxe de 100 % menacée par Trump viendrait s'y ajouter et plus que doubler la charge pesant sur les exportateurs.
- Quels moyens de riposte l'Union européenne possède-t-elle ?
- Bruxelles négocie et riposte au nom des États membres. Elle dispose notamment de l'instrument anti-coercition, un « bazooka commercial » adopté en 2023 mais jamais utilisé, qui permettrait de restreindre l'accès américain au commerce, aux services et aux marchés publics européens. Son emploi contre les États-Unis serait toutefois inédit et politiquement sensible.
Sources(14)
- 1Trump threatens 100% tariff on French wines over digital services tax before G7 summitFox Business · foxbusiness.com
- 2Trump threatens 100% tariff on French wine and champagne over digital taxEuronews · euronews.com
- 3Trump threatens 100% tariff on French wine over tax on US tech giants Apple, Amazon, FacebookFrance 24 · france24.com
- 4Trump threatens 100% tariff on French wine as Macron digs in over digital taxBM Magazine · bmmagazine.co.uk
- 5Trump says France must scrap tech 'sales tax' or face 100% wine tariffsCNBC · cnbc.com
- 6Macron Brushes Off Trump's 100% Tariff Threat on French WineBloomberg · bloomberg.com
- 7U.S. buyers drove nearly one-fifth of French wine and spirits exportsVinetur · vinetur.com
- 8French Wine and Spirits Exports Fall to 25-Year Low in 2025Vino Joy News · vino-joy.com
- 9US vows 100% tariffs on French cheese, champagne, luxury goods over digital taxFrance 24 (2019) · france24.com
- 10Notice of Action in the Section 301 Investigation of France's Digital Services TaxUS Federal Register / USTR · federalregister.gov
- 11Von der Leyen and Trump strike EU-US trade deal with 15% tariff for the blocEuronews · euronews.com
- 12The EU could respond to Trump's tariffs with a new 'anti-coercion instrument.' Here's what to know.Atlantic Council · atlanticcouncil.org
- 13EU-US tariffs: tensions, trade deal and what could changeEuropean Parliament · europarl.europa.eu
- 14France Raises Digital Services Tax on Tech Giants from 3% to 15% Starting 2026VATupdate · vatupdate.com



