Présidentielle péruvienne
Pérou : Keiko Fujimori l'emporte d'un souffle, son rival refuse de s'incliner
Donnée gagnante à 50,1 % contre 49,9 %, soit quelque 42 000 voix, l'héritière de la droite signe son retour après trois échecs. Mais la gauche crie à la fraude et la proclamation tarde.
Par Léa Hoffmann · · 5 min de lecture

Lima — Il aura fallu trois défaites et quinze ans de patience pour que Keiko Fujimori touche enfin au but. La fille de l'ancien président Alberto Fujimori, figure la plus clivante de la vie politique péruvienne depuis une génération, est sortie en tête du second tour le plus serré que le pays ait connu à l'époque contemporaine. Après dépouillement de la quasi-totalité des bulletins, l'Office national des processus électoraux (ONPE) la crédite de 50,1 % des voix, contre 49,9 % au député de gauche Roberto Sánchez — un écart d'environ 42 000 voix sur plus de 18 millions de suffrages exprimés.
Le scrutin, organisé le 7 juin, parachève une remontée que peu d'observateurs jugeaient possible après les revers de 2011, 2016 et 2021. Mais la victoire est arrivée sans la netteté qu'un vainqueur pourrait espérer. Sánchez refuse de concéder, dénonçant une fraude dans les bulletins de l'étranger, pourtant décisifs, et le Jury national des élections (JNE) n'avait toujours pas proclamé de président élu plus de deux semaines après la fermeture des bureaux de vote.
Un écart de 0,24 point dans un pays coupé en deux
Selon le décompte de l'ONPE, Fujimori, qui dirige le parti de droite Force populaire, a recueilli 9 206 241 voix, contre 9 164 171 à Sánchez — soit 42 070 bulletins d'écart, ou 0,24 point de pourcentage. Au 23 juin, avec 99,7 % des suffrages comptabilisés, l'avance s'établissait autour de 40 000 voix, un chiffre que les analystes rangent parmi les marges les plus minces de l'histoire récente de l'Amérique latine.
L'arithmétique épouse les fractures d'un corps électoral divisé. Fujimori, arrivée en tête du premier tour le 12 avril avec 17,2 %, a puisé sa force dans les quartiers urbains aisés et chez les Péruviens de l'étranger, où le vote de la diaspora a massivement penché en sa faveur. Sánchez, du bloc Ensemble pour le Pérou, a bâti son socle dans les régions rurales et plus pauvres, et le décompte s'est resserré dans les derniers jours à mesure que remontaient les bulletins de ces territoires. La participation au second tour a atteint 71,9 %.
Aucun parti ne domine le nouveau Congrès à deux chambres — le premier Parlement bicaméral depuis le rétablissement du Sénat. Les résultats provisoires donnent à Force populaire la première place dans chacune des assemblées, sans majorité :
- Chambre des députés (130 sièges) : Force populaire 41, Ensemble pour le Pérou 32, Parti du bon gouvernement 18, Rénovation populaire 15, le reste réparti entre de plus petites formations.
- Sénat (60 sièges) : Force populaire 22, Ensemble pour le Pérou 14, Rénovation populaire 8, Parti du bon gouvernement 7.
Un verdict que son adversaire récuse
Avant le vote, Sánchez s'était engagé sur une radio locale à « respecter les résultats ». Le ton a changé à mesure que le décompte se retournait contre lui. Il accuse les autorités électorales d'avoir ouvert la voie à la manipulation en supprimant l'obligation, pour les bureaux de vote de l'étranger, de scanner et de numériser leurs procès-verbaux ; il a demandé au JNE d'annuler les résultats de 119 bureaux consulaires. Dans un message diffusé sur les réseaux sociaux le 23 juin, il est allé au-delà du recours juridique.
Nous ne reconnaîtrons pas ce gouvernement et nous déclarerons un état de lutte politique et sociale.
Fujimori balaie cette offensive comme une mise en scène. « J'estime qu'il s'agit d'un acte politique désespéré », a-t-elle déclaré à la presse péruvienne. Le candidat de gauche n'est pas le seul perdant à dénoncer une irrégularité : Rafael López Aliaga, le maire de Lima d'extrême droite éliminé en troisième position au premier tour, a relayé des accusations de fraude, appelé à une « insurrection » et fait désormais l'objet de poursuites pénales pour incitation au désordre civil. Les juges électoraux ont jusqu'ici laissé le processus suivre son cours, après avoir tranché en avril que le premier tour ne serait pas annulé.
Ce que promet une présidence Fujimori
Une victoire de Fujimori consoliderait l'emprise de la droite sur l'une des économies les plus riches en ressources d'Amérique du Sud et prolongerait le basculement régional au détriment de la gauche. Son programme associe une ligne ferme contre la criminalité — écho assumé de la campagne menée par son père contre la subversion dans les années 1990 — à la défense du modèle de marché qui a soutenu la stabilité macroéconomique du Pérou à travers des années de chaos politique et de présidents qui se succèdent.
Pouvoir gouverner est toutefois une autre affaire que pouvoir l'emporter. Les analystes du Centre Amérique latine de l'Atlantic Council estiment que le nombre de sièges de son bloc lui offre une protection, mais pas les mains libres.
« Le parti de Fujimori détient assez de sièges au Sénat et au Congrès pour éviter une destitution, mais gouverner efficacement exigera des compromis », observe Martin Cassinelli, directeur adjoint au centre. Son collègue Jason Marczak juge qu'elle « apporterait une approche favorable aux entreprises à une économie longtemps saluée pour sa stabilité macroéconomique malgré des bouleversements politiques constants » et qu'elle serait un partenaire disposé à appuyer la lutte de Washington contre les organisations criminelles du continent. Sur la rivalité entre les États-Unis et la Chine — le Pérou est un grand exportateur de cuivre, d'argent et de molybdène —, ses collègues du centre s'attendent à ce qu'elle reste pragmatique et évite de prendre parti.
L'accession à la présidence refermerait aussi une boucle dynastique. Fujimori est entrée dans la vie publique comme première dame du Pérou à 19 ans, sous la présidence de son père, Alberto Fujimori, au pouvoir de 1990 à 2000, condamné par la suite pour atteintes aux droits humains et mort en septembre 2024 — un an et neuf mois après sa sortie de prison. Pour ses détracteurs, une Fujimori au Palais du gouvernement ravive l'ombre autoritaire de cette époque ; pour ses partisans, elle réhabilite une candidate battue trois fois par des écarts aussi ténus que celui-ci. Ce que le résultat ne livrera pas, à en juger par les premiers signes, c'est l'apaisement : le décompte décisif est connu, mais la bataille sur sa légitimité ne fait que commencer.
Questions fréquentes
- Quel a été le résultat exact du second tour ?
- Selon l'ONPE, Keiko Fujimori a obtenu 9 206 241 voix (50,1 %) contre 9 164 171 (49,9 %) à Roberto Sánchez, soit 42 070 bulletins d'écart, ou 0,24 point. Au 23 juin, avec 99,7 % des suffrages comptés, l'avance était d'environ 40 000 voix.
- Pourquoi le résultat est-il contesté ?
- Roberto Sánchez refuse de concéder et dénonce une fraude dans les bulletins de l'étranger, décisifs pour Fujimori. Il reproche aux autorités d'avoir supprimé l'obligation de scanner les procès-verbaux des bureaux à l'étranger et réclame l'annulation des résultats de 119 bureaux consulaires.
- Quel Congrès sort des urnes ?
- Le premier Parlement bicaméral depuis le rétablissement du Sénat, sans majorité absolue. Force populaire arrive en tête à la Chambre des députés (41 sièges sur 130) et au Sénat (22 sur 60), suivie d'Ensemble pour le Pérou (32 et 14).
- Qui est Alberto Fujimori, le père de la candidate ?
- Président du Pérou de 1990 à 2000, il a été condamné à 25 ans de prison pour atteintes aux droits humains et corruption, gracié en 2017 puis officiellement libéré en décembre 2023. Il est mort le 11 septembre 2024, à 86 ans.
Sources(8)
- 12026 Peruvian general electionWikipedia · en.wikipedia.org
- 2Sanchez warns he 'will not recognise' Fujimori victory in Peru electionAl Jazeera · aljazeera.com
- 3Leftist Sanchez takes slim lead in Peru's presidential run-off electionAl Jazeera · aljazeera.com
- 4A razor-thin victory, a divided nation: What awaits Peru's next president?Atlantic Council · atlanticcouncil.org
- 5Peru: Keiko Fujimori, first lady at 19, on fourth try to be presidentCNN · cnn.com
- 6Peru Has a New President, But Fujimori's Election Lie Imperils DemocracyWOLA (Washington Office on Latin America) · wola.org
- 7Alberto Fujimori, ex-president of Peru who was convicted of human rights abuses, diesNPR · npr.org
- 8Keiko Fujimori | Biography, Politics, Fuerza Popular, & Peru Election 2026Encyclopaedia Britannica · britannica.com
Sur les mêmes thèmes



Colombie : De la Espriella revendique la présidence, Cepeda refuse de céder
