Diplomatie nucléaire
Nucléaire iranien : Grossi promet le retour des inspecteurs, Téhéran tergiverse
Le patron de l'AIEA assure que le contrôle des sites iraniens reprendra au titre du mémorandum d'Islamabad. Téhéran en conteste la portée, tandis que l'Europe réclame un accès total.
Par Camille Reuter · · 6 min de lecture

Un mot revient sans cesse dans la bouche du gendarme nucléaire de l'ONU : la vérification. Rafael Grossi, directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), a livré mercredi son signal le plus net depuis des mois : les inspecteurs internationaux reviendront sur les sites nucléaires iraniens. Et peu importe, à l'en croire, la cacophonie qui oppose Washington à Téhéran sur la teneur exacte de leur accord. Derrière ce duel de communiqués se loge la question la plus lourde de la diplomatie nucléaire de l'année : un programme iranien meurtri par deux séries de frappes et soustrait à tout regard extérieur depuis 2025 peut-il revenir sous un contrôle international crédible ?
S'exprimant devant la presse depuis la centrale japonaise de Fukushima Daiichi, M. Grossi a soutenu que le texte paraphé par les présidents américain et iranien ne laisse aucune marge d'interprétation sur la surveillance. La reprise des contrôles, a-t-il martelé, aura lieu quelles que soient les postures politiques qui l'entourent.
Que cela se produise après-demain, dans une semaine ou dans dix jours, c'est important, mais pas essentiel. Cela va se produire.
Pour l'Union européenne, l'enjeu n'a rien d'abstrait. Bruxelles et le trio dit « E3 » — la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni — ont passé l'année 2025 à assister à l'effondrement de l'accord nucléaire de 2015, jusqu'au rétablissement des sanctions onusiennes. Restaurer l'accès des inspecteurs est devenu pour les Européens l'épreuve de vérité : la diplomatie peut-elle encore endiguer un programme dont l'enrichissement frôle le seuil militaire ?
Ce que prévoit le mémorandum d'Islamabad
Le cadre porte un nom : le mémorandum d'Islamabad, un accord en quatorze points signé séparément le 17 juin 2026 par le président américain Donald Trump et le président iranien Massoud Pezeshkian, au terme d'une médiation pakistanaise. Il a mis fin aux derniers combats, rouvert le détroit d'Ormuz à la navigation commerciale, sans péage et pour soixante jours, et levé le blocus naval américain des ports iraniens.
Sur le volet nucléaire, M. Grossi juge le texte explicite. Il dispose que les activités et les installations contenant des matières nucléaires « seront supervisées par l'AIEA » et organise la dilution de l'uranium enrichi iranien sur place, sous le contrôle de l'agence. Les questions les plus épineuses — quels sites, que surveille-t-on précisément, et selon quel calendrier — ont été renvoyées à une fenêtre de négociation de soixante jours, prolongeable d'un commun accord. Les dates et les lieux, a indiqué le directeur général, se règlent « en collaboration » avec Téhéran, une décision étant attendue prochainement.
Téhéran et Washington ne lisent pas le même texte
Le fossé entre les deux gouvernements est béant. Le vice-président américain JD Vance avait affirmé en début de semaine que l'Iran avait accepté le retour des inspecteurs, et Donald Trump a assuré que Téhéran consentait à des « inspections nucléaires du plus haut niveau ». Les responsables iraniens ont vivement démenti.
Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, a fait savoir que l'accès aux sites frappés lors de la guerre de l'an dernier et aux stocks de matières enrichies ne serait tranché que « dans le cadre d'un accord final » et en échange d'une levée des sanctions. Le porte-parole de la diplomatie iranienne, Esmail Baghaei, a soutenu qu'aucune visite des inspecteurs de l'ONU n'était programmée sur les installations bombardées. M. Grossi, lui, a exhorté les deux capitales à cesser de plaider l'accord sur la place publique : les déclarations politiques font « partie de la réalité », a-t-il convenu, mais c'est le texte signé qui fait foi.
L'agence n'a pas été totalement bannie. Après la suspension de la coopération votée par le Parlement iranien en juillet 2025 et le départ des inspecteurs, un nouveau cadre conclu en septembre a permis la reprise de visites limitées ; les équipes de l'AIEA ont ainsi inspecté la centrale de Bouchehr en juin 2026. Mais les sites au cœur de la crise sont restés interdits d'accès.
Pourquoi l'Europe joue gros sur le contrôle
L'angle européen passe par la gouvernance même de l'agence. La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont déclenché le mécanisme de « snapback » de l'accord de 2015 en août 2025 ; les sanctions onusiennes ont été rétablies fin septembre, le Conseil de l'UE réimposant ses propres mesures restrictives le 29 septembre 2025. Le 10 juin 2026, le Conseil des gouverneurs de l'AIEA a adopté la résolution GOV/2026/40 — déposée par les trois puissances européennes et les États-Unis — sommant l'Iran de livrer une comptabilité précise de ses matières nucléaires et d'accorder aux inspecteurs un accès total « sans délai ».
La haute représentante de l'UE, Kaja Kallas, dépeint l'ouverture actuelle comme fragile et inachevée. En déplacement au Pakistan le 1er juin, elle a salué la médiation d'Islamabad tout en avertissant qu'un cessez-le-feu ne valait pas règlement.
« Tout accord temporaire entre les États-Unis et l'Iran doit être suivi de pourparlers plus approfondis sur le stock nucléaire de Téhéran et sur d'autres questions cruciales. »
Mme Kallas a ajouté entrevoir « un rôle concret pour l'UE afin de rendre durable tout accord éventuel » — façon de signifier que Bruxelles entend rester dans la partie, quand bien même le texte d'Islamabad s'est largement négocié sans elle. Dans sa précédente déclaration saluant le cessez-le-feu du printemps, l'Union avait souligné que « la diplomatie est la clé pour résoudre toutes les questions en suspens ».
Ce que les inspecteurs ne voient toujours pas
L'angle mort n'a rien de théorique. Avant les frappes de juin 2025, l'Iran était réputé détenir environ 440 kilogrammes d'uranium enrichi à 60 % — au seuil de la qualité militaire —, en sus de stocks plus volumineux à des niveaux inférieurs. Depuis les bombardements, l'AIEA reconnaît ne pouvoir « fournir aucune information sur la taille, la composition ou la localisation actuelles » de ce stock hautement enrichi. M. Grossi a laissé entendre que l'essentiel serait enfoui dans les tunnels d'Ispahan.
- Natanz et Fordo : les principales usines d'enrichissement iraniennes, lourdement endommagées ou détruites, sont jugées probablement hors d'usage.
- Ispahan : les entrées des tunnels demeurent rebouchées et scellées, leurs activités inconnues.
- Le stock : une matière enrichie à 60 % dépasse de loin tout besoin civil ; le seuil militaire se situe vers 90 %. L'Iran maintient qu'il ne cherche pas à se doter de l'arme nucléaire.
Voilà le trésor, et le péril, qui se cachent derrière l'insistance de M. Grossi. Sans inspecteurs sur le terrain, ni l'Europe ni le reste du monde ne peuvent confirmer où se trouvent les matières les plus sensibles de l'Iran, ni exclure une course clandestine à la bombe. « Pour avoir des certitudes, il nous faut un système de vérification très solide, dans les meilleurs délais », a déclaré le directeur général cette semaine. Que Téhéran l'autorise — et à quelle échéance — décidera si le mémorandum d'Islamabad ouvre une véritable porte de sortie ou, pour reprendre l'avertissement de l'agence, n'en offre que l'illusion.
Questions fréquentes
- Qu'est-ce que le mémorandum d'Islamabad ?
- C'est un accord-cadre en quatorze points signé séparément le 17 juin 2026 par Donald Trump et Massoud Pezeshkian, au terme d'une médiation pakistanaise. Il a mis fin aux combats de 2026, rouvert le détroit d'Ormuz sans péage pour soixante jours, levé le blocus naval américain et placé les activités nucléaires iraniennes « sous la supervision de l'AIEA », les détails étant renvoyés à une fenêtre de négociation de soixante jours.
- Pourquoi Téhéran et Washington s'opposent-ils ?
- Washington (Trump, le vice-président JD Vance) affirme que l'Iran a accepté des inspections « du plus haut niveau ». Téhéran rétorque que l'accès aux sites frappés et aux stocks enrichis ne sera tranché que dans le cadre d'un accord final et contre une levée des sanctions, et qu'aucune visite des sites bombardés n'est programmée.
- Quel est le rôle de l'Europe dans ce dossier ?
- La France, l'Allemagne et le Royaume-Uni ont déclenché le « snapback » de l'accord de 2015 en août 2025, rétablissant les sanctions. Ils ont coparrainé la résolution GOV/2026/40 du 10 juin 2026 exigeant un accès total « sans délai ». La haute représentante Kaja Kallas réclame des pourparlers plus approfondis et entrevoit « un rôle concret pour l'UE ».
- Que sait-on du stock nucléaire iranien aujourd'hui ?
- Avant juin 2025, l'Iran détenait environ 440 kg d'uranium enrichi à 60 %, proche du seuil militaire (90 %). Depuis les frappes, l'AIEA dit ne pouvoir fournir aucune information sur sa taille, sa composition ou sa localisation ; Grossi pense l'essentiel enfoui dans les tunnels d'Ispahan. L'Iran affirme ne pas chercher l'arme nucléaire.
Sources(12)
- 1IAEA demands verification of Iran nuclear ambitions amid 'statement war'Al Jazeera · aljazeera.com
- 2UN nuclear chief says Iran inspections will happen, Tehran says after dealAl Jazeera · aljazeera.com
- 3IAEA chief says inspections of Iran's nuclear sites 'going to happen'Euronews · euronews.com
- 4U.N. nuclear chief says inspectors will visit Iran, but Iran says only after final dealNPR · npr.org
- 5Analysis of IAEA Iran Verification and Monitoring and NPT Safeguards Reports — June 2026Institute for Science and International Security (ISIS) · isis-online.org
- 6NPT Safeguards Agreement with Iran: Resolution to the IAEA Board of Governors, June 2026GOV.UK (UK Foreign, Commonwealth & Development Office) · gov.uk
- 7Islamabad MemorandumWikipedia · en.wikipedia.org
- 8US-Iran peace deal: Six things we learned from the Islamabad Memorandum of UnderstandingMiddle East Eye · middleeasteye.net
- 9E3 joint statement on Iran: activation of the snapbackGOV.UK · gov.uk
- 10Iran sanctions snapback: Council reimposes restrictive measuresCouncil of the European Union (Consilium) · consilium.europa.eu
- 11Statement by the High Representative on behalf of the EU on the ceasefire agreed by the United States and IranCouncil of the European Union (Consilium) · consilium.europa.eu
- 12PM reaffirms EU ties, thanks Kallas for support for Gulf peace effortsDawn · dawn.com
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