Santé mondiale
En RDC, une épidémie d'Ebola sans vaccin s'étend à la faveur de la guerre
Avec plus de 400 morts, la flambée qui frappe l'est du Congo est la troisième plus meurtrière recensée. Une souche sans traitement homologué, et des groupes armés qui bloquent l'accès aux malades.
Par Léa Hoffmann · · 5 min de lecture

Il faut se représenter le décor pour comprendre l'impasse : une province de l'est de la République démocratique du Congo où l'on meurt d'Ebola pendant que des milices se disputent le terrain, où les tentes de soins sont parfois incendiées par ceux-là mêmes qu'elles doivent protéger. C'est dans ce paysage de guerre que la pire épidémie d'Ebola depuis des années a désormais fait plus de 400 morts, portée par une souche rarement observée du virus.
L'Institut national de santé publique de la RDC a recensé 1 333 cas confirmés et 399 décès au 29 juin ; le seuil des 400 morts a été franchi dans les jours suivants, à mesure que de nouveaux décès étaient rapportés depuis l'Ituri. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) qualifie cette urgence de troisième plus importante épidémie d'Ebola jamais enregistrée, derrière la seule flambée ouest-africaine de 2014-2016 et celle de 2018-2020, survenue dans ces mêmes confins de l'est congolais.
Ce qui distingue cette flambée tient au virus lui-même. Elle est provoquée par le virus Bundibugyo, une espèce d'Ebola pour laquelle — contrairement à la souche Zaïre, bien plus courante — il n'existe ni vaccin homologué ni traitement approuvé. Les vaccins et les anticorps constitués en réserve après les épidémies précédentes ont été mis au point contre un autre virus : les équipes de riposte en sont largement réduites aux soins de soutien, tandis que les chercheurs se hâtent de tester des thérapies candidates.
L'Ituri, foyer d'une flambée qui court plus vite que la riposte
Confirmée par le ministère congolais de la Santé le 15 mai et déclarée urgence de santé publique de portée internationale par l'OMS deux jours plus tard, l'épidémie est la 17ᵉ flambée d'Ebola recensée dans le pays depuis l'identification du virus en 1976. Elle reste massivement concentrée en Ituri, où la capitale provinciale, Bunia, paie le plus lourd tribut.
Selon le décompte de l'OMS au 19 juin, 33 zones de santé étaient touchées dans trois provinces — 21 en Ituri, 11 au Nord-Kivu et une au Sud-Kivu —, un cas ayant ensuite été signalé dans le Haut-Uélé voisin. Le taux de létalité brut oscille autour de 30 %. Quelques repères :
- Plus de 90 % des cas se situent en Ituri, autour de Bunia, Rwampara et Mongbwalu.
- L'Ouganda a enregistré 20 cas confirmés et deux décès, y compris dans la capitale Kampala, liés à une transmission transfrontalière.
- La France a rapporté un cas unique : un médecin tombé malade au retour d'une mission humanitaire en RDC.
- Près de 80 soignants ont été contaminés, selon les Nations unies.
Pourquoi l'endiguement échoue
Le virus circule dans l'une des régions les plus dangereuses du globe. L'est du Congo est depuis des années ravagé par les affrontements impliquant le mouvement M23, qui contrôle des pans entiers du Sud-Kivu, aux côtés des Forces démocratiques alliées (ADF) et de la milice CODECO. Cette insécurité rompt à répétition les chaînes de surveillance, de recherche des contacts et d'enterrements sécurisés dont dépend toute riposte à Ebola.
Des centres de traitement ont été attaqués, voire incendiés par des habitants qui se méfient des équipes sanitaires venues d'ailleurs. Les funérailles s'étalant sur plusieurs jours — au cours desquelles les proches touchent les corps hautement contagieux des défunts — continuent d'amorcer de nouvelles chaînes de contamination. Fermetures de frontières et pénuries d'équipements de protection ralentissent encore les opérations.
Ces centres ont été attaqués à plusieurs reprises. Ils ont besoin de tout, et davantage : équipements de protection, médicaments, tests rapides et housses mortuaires.
Ce constat, dressé par Catherine Wambua-Soi, correspondante d'Al Jazeera sur place, résume l'écart entre l'ampleur de la menace et les moyens disponibles. Médecins sans frontières, qui a déployé plus de 600 collaborateurs et gère des centres de traitement à Bunia, Mongbwalu et de l'autre côté de la frontière, à Kampala, met en garde contre des « lacunes majeures dans la surveillance, le diagnostic, la recherche des contacts et l'engagement communautaire » qui sapent les efforts pour reprendre la main.
Une riposte internationale en course contre le virus
La mobilisation s'est pourtant nettement intensifiée. D'après l'ONU, la capacité de traitement est passée de moins de 10 lits à plus de 500, répartis dans 19 centres ; les tests quotidiens sont montés de 30 échantillons à plus de 2 000 dans neuf laboratoires ; et plus de 100 patients ont guéri. Le directeur général de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, s'est rendu en RDC le 28 mai pour soutenir l'effort.
Le 5 juin, l'OMS et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) ont lancé un plan continental commun, réclamant 518 millions de dollars sur six mois pour combattre la flambée et consolider les défenses des États voisins. Les chercheurs s'apprêtent, parallèlement, à essayer des traitements candidats — dont l'antiviral remdésivir et des anticorps monoclonaux —, les États-Unis fournissant des doses expérimentales pour les études cliniques.
« La seule manière de vaincre cette épidémie passe par un partenariat étroit, en travaillant ensemble sous la conduite des pays touchés, dans un effort coordonné et guidé par un principe simple : un seul plan, un seul budget, une seule équipe. »
C'est ainsi que Tedros a présenté la stratégie lors du lancement du plan. Son homologue d'Africa CDC, le directeur général Jean Kaseya, a exprimé l'urgence plus crûment : « Ebola avance vite. L'Afrique doit avancer plus vite encore. »
La hantise d'une propagation régionale
L'inquiétude centrale est désormais que le virus s'échappe de son foyer. L'OMS et Africa CDC jugent élevé le risque pour les pays partageant une frontière terrestre avec les zones affectées, en raison du va-et-vient constant des personnes lié au commerce et à l'exploitation minière. L'Ituri et le Haut-Uélé jouxtent le Soudan du Sud et la République centrafricaine, tandis que la région borde l'Ouganda et le Rwanda.
La transmission transfrontalière est déjà avérée en Ouganda, et un cas importé isolé a atteint la France, preuve de la rapidité avec laquelle la maladie voyage. Le plan de riposte conjoint cible dix pays prioritaires où surveillance et préparation sont renforcées au cas où l'épidémie sauterait plus loin. Pour l'heure, préviennent les responsables sanitaires, la trajectoire dépend moins de la science d'Ebola — bien comprise — que de la simple possibilité, pour les secours, d'atteindre les malades dans un territoire façonné par la guerre.
Questions fréquentes
- Pourquoi cette épidémie d'Ebola est-elle plus difficile à traiter ?
- Parce qu'elle est due au virus Bundibugyo. Contrairement à la souche Zaïre, plus courante, aucune vaccin ni traitement homologué ne cible cette espèce : les vaccins et anticorps en réserve ont été conçus contre un autre virus, et les équipes en sont réduites aux soins de soutien en attendant l'essai de thérapies candidates.
- Quel est le bilan de l'épidémie ?
- L'Institut national de santé publique de la RDC a recensé 1 333 cas confirmés et 399 décès au 29 juin 2026, un total qui a franchi les 400 morts dans les jours suivants. Le taux de létalité brut avoisine 30 %.
- Le virus risque-t-il de se propager hors de la RDC ?
- L'OMS et Africa CDC jugent le risque élevé pour les pays frontaliers. L'Ouganda compte déjà 20 cas et deux décès, et un cas importé a été confirmé en France. Dix pays prioritaires renforcent leur surveillance.
- En quoi le conflit armé aggrave-t-il la crise ?
- Les affrontements impliquant le M23, les ADF et la CODECO coupent les chaînes de surveillance, de recherche des contacts et d'enterrements sécurisés. Des centres de soins ont été attaqués ou incendiés, et les pénuries d'équipements freinent la riposte.
Sources(10)
- 1Ebola disease caused by Bundibugyo virus, DRC & Uganda — Disease Outbreak News (DON608, 19 June 2026)World Health Organization · who.int
- 2Epidemic of Ebola disease caused by Bundibugyo virus in the DRC and Uganda determined a public health emergency of international concernWorld Health Organization · who.int
- 3Africa CDC and WHO launch joint continental Ebola response planWorld Health Organization · who.int
- 4Lives at risk in DR Congo as Ebola outbreak continues to outpace responseUN News · news.un.org
- 5DR Congo says 1,307 Ebola cases confirmed, including 377 deathsAl Jazeera · aljazeera.com
- 62026 Central Africa Ebola epidemicWikipedia · en.wikipedia.org
- 7Ebola disease outbreak in DR Congo: MSF response, key facts, and timelineMédecins Sans Frontières · doctorswithoutborders.org
- 8Ebola Outbreak: Current SituationUS Centers for Disease Control and Prevention · cdc.gov
- 9WHO, Africa CDC announce joint Ebola response planCIDRAP, University of Minnesota · cidrap.umn.edu
- 10Ebola deaths pass 400 in the DRCWorld Socialist Web Site · wsws.org



