Course mondiale aux semi-conducteurs

Puces et IA : la Corée du Sud mise près de 1 200 milliards de dollars, l'Europe décrochée

Séoul a dévoilé l'un des plus gros paris industriels de l'ère de l'intelligence artificielle. Une somme face à laquelle le programme public européen sur les puces paraît dérisoire.

Par Marc Weber · · 5 min de lecture

Un technicien en combinaison de salle blanche tient une plaquette de silicium de 300 mm dans une usine de fabrication de puces.
Une plaquette de silicium de 300 mm manipulée en salle blanche, illustrant les nouvelles usines Samsung et SK Hynix au cœur du plan coréen. Image d'illustration générée par IA. Illustration générée par IA — Status

Il faut parfois un chiffre pour mesurer un basculement. Ce lundi 29 juin, depuis l'ancien palais présidentiel de Séoul, la Corée du Sud en a aligné un qui donne le vertige : près de 1 200 milliards de dollars engagés sur une décennie dans les semi-conducteurs, l'intelligence artificielle et les centres de données. À la tribune, le président Lee Jae-myung entouré de deux des hommes les plus puissants du pays, Lee Jae-yong, patron de Samsung Electronics, et Chey Tae-won, président du groupe SK. Un trio pour sceller ce que Séoul présente comme un grand bond en avant.

L'enveloppe repose sur deux piliers principaux. Environ 800 000 milliards de wons (518 milliards de dollars) financeront un nouveau pôle de fabrication de puces ; plus de 1 000 000 milliards de wons (648 milliards de dollars) iront aux centres de données dédiés à l'IA d'ici à 2035. L'Agence France-Presse a retenu le total cumulé de près de 1 200 milliards de dollars ; Reuters, plus prudente sur le périmètre, a chiffré le volet puces et IA à plus de 576 milliards de dollars sur plusieurs années. Quel que soit le compteur retenu, l'ordre de grandeur écrase les financements publics des programmes occidentaux comparables.

Le président Lee a placé l'initiative sous le signe d'un « triple axe » — semi-conducteurs, IA physique et centres de données — en l'arrimant à une promesse de revitaliser les régions tenues à l'écart de la métropole de Séoul.

Seule une course à la vitesse permet de survivre. Nous devons sécuriser les éléments clés de l'intelligence artificielle plus vite que n'importe quel autre pays.

Selon le Korea Herald, ce sont les mots du chef de l'État, lors d'une cérémonie où il a aussi qualifié Lee Jae-yong et Chey Tae-won de « héros nationaux, ou héros du peuple coréen ».

Un pari d'État financé par l'argent privé

Derrière l'habillage officiel, le capital est presque entièrement celui des entreprises. Samsung Electronics et SK Hynix — les deux premiers fabricants mondiaux de puces mémoire — investiront 800 000 milliards de wons avec leurs fournisseurs pour bâtir chacun deux nouvelles usines de fabrication, soit quatre au total, dans la région de Honam, au sud-ouest du pays, rapporte Reuters. Le Korea Herald détaille la répartition : environ 425 000 milliards de wons pour Samsung, 400 000 milliards pour SK.

L'État, lui, orchestre et déblaie le terrain plutôt qu'il ne signe les chèques. Les ministères de l'Industrie, des Sciences, de l'Aménagement et de l'Énergie ont promis l'électricité, l'eau et les infrastructures. Une loi spéciale sur l'industrie des semi-conducteurs entrera en vigueur le 11 août, prolongeant des crédits d'impôt pouvant atteindre 20 % sur les investissements industriels des grandes entreprises. Les collectivités de Gwangju et du Jeolla du Sud doivent y ajouter entre 5 000 et 20 000 milliards de wons.

Les principales composantes, telles qu'exposées par les responsables et relayées par la presse coréenne et internationale, se déclinent ainsi :

  • ~800 000 milliards de wons (518 Md$) pour quatre nouvelles usines Samsung et SK Hynix dans la région de Honam, au sud-ouest.
  • ~550 000 milliards de wons d'ici 2029, puis plus de 1 000 000 milliards (648 Md$) d'ici 2035 pour les centres de données IA, avec SK, le groupe GS et le portail Naver — une capacité portée de 8,4 à 18,4 gigawatts.
  • 81 000 milliards de wons (52,5 Md$) pour un pôle d'assemblage avancé de puces dans la région de Chungcheong, près de Séoul.

Lee Jae-yong a annoncé que Samsung avait choisi Gwangju pour son nouveau pôle. Chey Tae-won s'est montré plus circonspect : SK Hynix, a-t-il indiqué, a besoin de davantage de temps pour arrêter un site et sécuriser les infrastructures. Une prudence nourrie par l'expérience.

« Il nous a fallu neuf ans pour créer un pôle à Yongin. Et une usine de puces exige énormément de foncier, d'électricité, d'eau et de talents. »

Les marchés, eux, n'ont pas applaudi. Lundi, l'action Samsung Electronics a cédé 4,86 % et SK Hynix 1,68 % à la clôture, certains analystes redoutant qu'un afflux de capacités ne fasse basculer le marché de la mémoire dans la surproduction.

Pourquoi l'Europe regarde de loin

L'ampleur de l'engagement coréen renvoie les ambitions européennes à leurs proportions. Le Chips Act, programme phare de l'Union, prévoit plus de 43 milliards d'euros d'investissements publics et plus de 100 milliards d'argent public et privé mobilisé d'ici 2030, avec pour objectif affiché de doubler la part de marché européenne dans les semi-conducteurs, d'environ 10 % à 20 % d'ici la fin de la décennie.

À cette aune, un seul engagement coréen privé pour des usines de mémoire — environ 518 milliards de dollars — dépasse de plus de dix fois l'ensemble de l'enveloppe publique du Chips Act (43 milliards d'euros). Des évaluations institutionnelles ont averti à plusieurs reprises que l'Europe risquait de manquer sa cible de 2030, et l'organisation professionnelle SEMI a appelé les États membres à quadrupler leurs financements. La dépendance européenne se loge surtout dans la mémoire avancée : la mémoire à haute bande passante (HBM) qui alimente les accélérateurs d'IA est dominée par SK Hynix et Samsung, laissant opérateurs de cloud, constructeurs automobiles et industriels du continent suspendus à des chaînes d'approvisionnement ancrées en Asie.

Une course qui redessine la chaîne d'approvisionnement

Le geste de Séoul s'inscrit dans une rivalité mondiale déjà structurée par la relocalisation à coups de subventions à Washington et la quête d'autonomie de Pékin. En concentrant chez elle usines, assemblage et centres de données — et en promettant d'achever le second méga-pôle avant la fin du mandat de cinq ans de Lee —, la Corée parie que maîtriser l'infrastructure physique de l'IA confère un avantage stratégique durable. Le directeur de cabinet présidentiel Kang Hoon-sik l'a résumé sans détour : « Nous relèverons le défi d'achever ce projet sous cette administration. »

Les risques sont eux aussi très concrets. La mise en garde de Chey Tae-won sur le foncier, l'énergie, l'eau et les talents pointe les limites pratiques d'un calendrier comprimé pour ériger des centres de données à l'échelle du gigawatt et plusieurs usines de pointe. Mais pour les économies qui dépendent des puces fabriquées en Corée, le message ne souffre aucune ambiguïté : le pays qui fournit une large part de la mémoire avancée de la planète entend creuser son avance, non la réduire — et la réponse européenne, d'environ 43 milliards d'euros, paraît, à côté, toujours plus modeste.

Questions fréquentes

Combien la Corée du Sud investit-elle dans les puces et l'IA ?
Le plan dévoilé le 29 juin 2026 totalise près de 1 200 milliards de dollars sur une décennie : environ 800 000 milliards de wons (518 Md$) pour un nouveau pôle de fabrication et plus de 1 000 000 milliards de wons (648 Md$) pour les centres de données IA d'ici 2035. Reuters chiffre le volet puces et IA à plus de 576 milliards de dollars.
Cet argent est-il public ou privé ?
Il est très majoritairement privé. Samsung Electronics et SK Hynix financent les 800 000 milliards de wons d'usines avec leurs fournisseurs. L'État coordonne, fournit électricité, eau et infrastructures, et accorde des crédits d'impôt pouvant atteindre 20 % via une loi spéciale entrant en vigueur le 11 août 2026.
Comment ce plan se compare-t-il au Chips Act européen ?
Le Chips Act européen prévoit plus de 43 milliards d'euros publics et plus de 100 milliards d'euros publics et privés d'ici 2030. Un seul engagement privé coréen pour des usines de mémoire (~518 Md$) dépasse de plus de dix fois toute l'enveloppe publique européenne.
Pourquoi les actions Samsung et SK Hynix ont-elles baissé ?
Malgré l'ampleur du plan, l'action Samsung Electronics a reculé de 4,86 % et SK Hynix de 1,68 % lundi à la clôture. Certains analystes redoutent qu'un afflux de nouvelles capacités ne provoque une surproduction sur le marché de la mémoire.
Sources(9)
  1. 1South Korea announces more than $1 trillion AI, chip investment driveAl Jazeera · aljazeera.com
  2. 2South Korea to invest nearly $1.2 tn in chips, AI data centresFrance 24 / AFP · france24.com
  3. 3South Korea taps Samsung, SK Hynix in $576-billion AI chip drive to cement global leadershipRappler / Reuters · rappler.com
  4. 4Korea to power regional growth with AI, chip 'megaprojects'The Korea Herald · koreaherald.com
  5. 5South Korea unveils $576 billion AI-chip investment powered by Samsung, SK HynixYahoo Finance / Reuters · finance.yahoo.com
  6. 6Samsung, SK hynix unveil $519 bil. investment for semiconductor complex in southwestern regionThe Korea Times · koreatimes.co.kr
  7. 7Samsung, SK Reportedly to Invest $1.3 Trillion Over 10 YearsBloomberg · bloomberg.com
  8. 8South Korea says Samsung and SK Hynix investing in AI, semiconductor mega-projectsCNBC · cnbc.com
  9. 9Chips Act - Shaping Europe's digital futureEuropean Commission · digital-strategy.ec.europa.eu

naviguerouvrirescfermer