Défense
Sous-marins : le Canada mise sur l'allemand TKMS et scelle un virage européen
Ottawa retient ThyssenKrupp Marine Systems pour bâtir jusqu'à douze sous-marins de type 212CD, écartant le sud-coréen Hanwha dans le plus grand contrat d'armement de l'histoire du pays.
Par Marc Weber · · 5 min de lecture

Le Canada a tranché en faveur de l'Europe. En désignant le chantier naval allemand ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS) pour construire sa prochaine génération de sous-marins, Ottawa confie à l'industrie du Vieux Continent l'une des plus grosses commandes navales depuis une génération — et signe un net rapprochement avec ses partenaires industriels transatlantiques.
Le premier ministre Mark Carney a annoncé la décision le 6 juillet, depuis les quais de la base des Forces canadiennes de Halifax, en Nouvelle-Écosse, quelques heures avant de s'envoler pour un sommet de l'OTAN en Turquie. Il a présenté TKMS comme le fournisseur privilégié du Projet de sous-marins de patrouille canadiens, qui vise à acquérir jusqu'à douze bâtiments conventionnels pour remplacer les sous-marins vieillissants de la classe Victoria de la Marine royale canadienne. M. Carney a qualifié l'opération de plus important marché de défense jamais conclu par le pays.
Le modèle retenu est le type 212CD, un sous-marin diesel-électrique furtif à propulsion anaérobie que TKMS produit déjà conjointement pour les marines allemande et norvégienne. Le sud-coréen Hanwha Ocean, qui proposait son modèle KSS-III, était l'autre candidat présélectionné ; il a été désigné fournisseur de réserve.
« Cette décision consistait à choisir la meilleure plateforme et le meilleur partenariat qui soient pour servir à la fois les intérêts stratégiques de sécurité et les intérêts économiques du Canada. » — Mark Carney, premier ministre du Canada
Un duel serré, tranché au profit de l'Europe
Les deux finalistes avaient été retenus en août 2025, et le choix final s'est joué de justesse. M. Carney a évoqué « une décision difficile et serrée entre deux fournisseurs hautement qualifiés ». L'offre de Hanwha était réputée pour la rapidité de livraison des chantiers sud-coréens, rompus aux gros volumes ; mais la proposition germano-norvégienne portait un argument stratégique auquel Ottawa a eu du mal à résister : l'interopérabilité avec des alliés de l'OTAN qui naviguent déjà sur le même bâtiment.
Berlin et Oslo ont accepté de céder des créneaux de production sur leur propre chaîne 212CD afin que le Canada reçoive ses quatre premiers sous-marins dès 2034, bien plus tôt qu'une commande partie de zéro ne l'aurait permis. Selon le calendrier, le contrat doit être conclu au plus tard fin 2027, tandis que l'actuelle flotte de la classe Victoria — dont un seul bâtiment serait aujourd'hui opérationnel, les autres étant cannibalisés pour leurs pièces — devra tenir jusqu'à la fin des années 2030.
Ce que le Canada achète
Conçu pour des patrouilles silencieuses et de longue endurance sur les immenses approches maritimes que le Canada doit surveiller, le 212CD arrive avec des engagements précis. Les principaux paramètres de l'accord, tirés de l'annonce gouvernementale et des reportages de Defense News, du Globe and Mail et de CBC, sont les suivants :
- Format de la flotte : jusqu'à douze sous-marins pour la Marine royale canadienne.
- Classe : le type 212CD de TKMS, aux signatures acoustique et magnétique extrêmement faibles et au massif furtif à facettes, adapté aux opérations dans l'Arctique, l'Atlantique et le Pacifique.
- Coût : une valeur d'acquisition estimée jusqu'à 60 milliards de dollars canadiens (environ 43 milliards de dollars américains), et plus de 100 milliards sur toute la durée de service des bâtiments, une fois comptés entretien, infrastructures et armement.
- Livraison : les quatre premières unités d'ici 2034, avec un contrat signé avant la fin de 2027.
Ottawa a assorti l'accord d'exigences économiques strictes. En vertu de la Politique modernisée des retombées industrielles et technologiques, l'intégralité de l'investissement fédéral doit être compensée par une activité économique menée au Canada. Le gouvernement table sur quelque 180 milliards de dollars canadiens de débouchés en marchés de défense et 290 milliards d'investissements en capital liés à la défense sur dix ans, TKMS s'engageant pour sa part sur « des dizaines de milliards » d'investissements et de transferts de technologie.
Une flotte de 24 bâtiments et une victoire pour l'industrie allemande
Pour Berlin, l'enjeu est autant stratégique que commercial. Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, était venu plaider en personne le dossier à Ottawa plus tôt cette année, soulignant qu'une commande canadienne créerait une flotte unique et interopérable pouvant atteindre 24 bâtiments identiques, exploités par trois marines de l'OTAN — avec pièces, formation et équipages mutualisés de part et d'autre de l'Atlantique Nord et de l'Arctique. Il y voit possiblement la plus grande et la plus moderne flotte de sous-marins conventionnels au monde.
« Que le Canada opte pour le 212CD signifierait poursuivre de manière constante et durable la voie transatlantique vers une intégration plus étroite de nos économies. » — Boris Pistorius, ministre allemand de la Défense
La décision intervient en pleine vague de réarmement européen, alors que les membres de l'OTAN relèvent leurs dépenses militaires. Elle installe l'industrie navale allemande — et, plus largement, la base industrielle de défense européenne — comme fournisseur de choix pour des partenaires de l'Alliance situés hors du continent, au moment où les carnets de commandes de TKMS et de ses concurrents se remplissent. Le choix s'inscrit dans l'approche canadienne dite « construire, s'associer, acheter » et dans un basculement assumé vers les fournisseurs européens.
Le ministre canadien de la Défense nationale, David McGuinty, a insisté sur les retombées intérieures. « Cet investissement historique dans les Forces armées canadiennes apportera de solides bénéfices économiques et des emplois dans tout le pays », a-t-il déclaré.
Des obstacles de taille subsistent. La désignation d'un fournisseur privilégié n'est pas un contrat signé, et les négociations sur le prix, les compensations industrielles et les délais pourraient se prolonger jusqu'en 2027. Mais en retenant le 212CD, Ottawa a parié que la valeur la plus profonde ne réside pas seulement dans l'acier des sous-marins, mais dans un arrimage plus étroit à une économie de défense européenne en plein réarmement.
Questions fréquentes
- Pourquoi le Canada a-t-il préféré TKMS à Hanwha ?
- Mark Carney a évoqué un choix « difficile et serré ». Malgré la rapidité de livraison promise par les chantiers sud-coréens de Hanwha, l'offre germano-norvégienne offrait une interopérabilité décisive avec des alliés de l'OTAN exploitant déjà le même sous-marin, ainsi qu'une livraison accélérée grâce aux créneaux cédés par Berlin et Oslo.
- Combien coûte le programme et quand les sous-marins seront-ils livrés ?
- L'acquisition est estimée jusqu'à 60 milliards de dollars canadiens (environ 43 milliards US), et à plus de 100 milliards sur toute la durée de service, entretien et armement compris. Les quatre premières unités sont attendues d'ici 2034, avec un contrat à conclure au plus tard fin 2027.
- Qu'est-ce que le sous-marin de type 212CD ?
- C'est un sous-marin conventionnel diesel-électrique à propulsion anaérobie développé par TKMS, doté de signatures acoustique et magnétique extrêmement faibles, d'un massif furtif à facettes et d'un arrière en forme de X. Il est adapté aux patrouilles arctiques, atlantiques et pacifiques et pleinement interopérable au sein de l'OTAN.
- Quelles sont les retombées économiques pour le Canada ?
- En vertu de la Politique modernisée des retombées industrielles et technologiques, 100 % de l'investissement fédéral doit être compensé par une activité économique au Canada. Ottawa projette environ 180 milliards de dollars canadiens de débouchés et 290 milliards d'investissements en capital sur dix ans, TKMS promettant « des dizaines de milliards » d'investissements et de transferts de technologie.
Sources(8)
- 1Prime Minister Carney announces the preferred supplier for the Canadian Patrol Submarine Project – the largest defence procurement in Canadian historyPrime Minister of Canada (pm.gc.ca) · pm.gc.ca
- 2Canada picks Germany's TKMS for historic submarine buy, in nod to EuropeDefense News · defensenews.com
- 3Canada picks Germany's TKMS over South Korea's Hanwha to build submarine fleetThe Globe and Mail · theglobeandmail.com
- 4Carney chooses German submarines as 'best platform and partnership' for CanadaCBC News · cbc.ca
- 5Canada picks German firm TKMS to build Canada's new submarine fleetGlobal News · globalnews.ca
- 6Germany's TKMS beats Hanwha Ocean for Canada submarine contract worth up to C$60 billionKorea JoongAng Daily · koreajoongangdaily.com
- 7Germany's defense minister makes rare personal pitch for submarine deal in OttawaDefense News · defensenews.com
- 8Canada chooses TKMS as preferred bidder for CPSP submarine fleetCanadian Defence Review · canadiandefencereview.com


